Talato: Le fils de la folle !

Zoebamba est entré à la pouponnière à la même période que moi Wendpuire. Il était âgé de deux semaines à son arrivée. Aujourd’hui, il a trois ans mais ne se présente pas comme les autres enfants. Il ne joue jamais avec les autres. Quand il défèque, c’est toujours à même le sol malgré le fait que tous les enfants de son âge savent où se trouvent les pots. Ses nourrices de référence sont toujours obligées de le garder particulièrement car il arrive qu’il se retrouve dans un bâtiment différent du sien, sans motif. Depuis qu’il est au CAED, sa mère Talato ne lui a jamais rendu visite.
Talato est du village de Kato. Elle vivait seule sous un hangar délabré, à côté du marché, non loin des vendeuses de dolo. Dans ce lieu abandonné par je ne sais qui, madame entassait d’un côté plusieurs boîtes et chiffons, et ne manquait pas de balayer l’autre partie pour y installer sa couche. A «la porte d’entrée» se trouvaient trois pierres sur lesquelles elle déposait une marmite qui servait à la préparation de sa nourriture. Talato ne se privait pas de cuisiner et de déguster les poulets morts qui se retrouvaient sur son passage.
Tout le monde la connaissait à Kato. Elle était assez jeune ; à peine quarante cinq ans. Sa peau légèrement ridée était de couleur noire ébène. Elle n’était pas très grande de taille et, chaque fois qu’on arrivait à lui arracher un sourire, des fossettes se laissaient voir sans difficulté sur ses joues. Peu bavarde, elle restait cependant assise quelques fois devant sa hutte et marmonnait des paroles que personne ne comprenait. Dans ses jours de bonne humeur elle allait au milieu des commerces, puis, de sa voix tonnante, elle décriait des mystères de la vie en chantant. Des curieux venaient l’entourer pour l’écouter ; et les plus généreux lui donnaient quelques pièces.
D’un tempérament très changeant, il arrivait que la charmante dame disparaisse toute la journée sans que personne ne s’inquiète pour elle. Selon les rumeurs, ses « gens » l’emmenaient en promenade loin du village. En dehors de ces périodes où elle s’éclipsait du matin au soir sans donner signe de vie, les villageois l’apercevaient de temps en temps au marigot. Elle y allait pour… se baigner et rester près de l’eau. Rester près de l’eau…dans l’espoir d’y revoir sortir son mari et son fils.
Konkaosse et Assami sont décédés par suite de noyade. Mariée à l’âge de 15 ans à Konkaosse, Talato a dû attendre quinze autres années avant d’enfanter Assami. Dans cette période d’attente, ses trois coépouses avaient eu le temps de concevoir plus d’une dizaine d’enfants et de mortifier celle qui était arrivée la première au foyer et qui jamais n’avait accouché. « Si cela ne tenait qu’à toi, cet homme n’aurait jamais eu de progéniture pour porter son nom », lui lançait-on à la face. Talato avait entendu et subi bien de choses pendant ces années de stérilité. Puis, un jour, il lui naquit ce fils que son mari aima bien plus que les autres. Et à sa suite vint Sawoura qui ne vécut que trois petites années. Décidemment, la vie n’avait pas fini de « lui montrer des choses » ! Elle s’était résolue à s’acharner contre Talato ; et ce n’était pas la fin puisque deux jours après les dix ans de son premier né, la pirogue va chavirer au bon milieu du marigot pendant une partie de pêche et entraîner la mort de ce dernier et celle de son père. La colère de sa belle-famille s’abattit sur elle et il n’en fallut pas plus pour qu’elle soit chassée avant même la cérémonie des funérailles du défunt époux. Qualifiée de poisseuse et de malchanceuse, elle ne put trouver refuge nulle part, pas même dans sa propre famille à cause de la tradition. Selon la coutume d’usage à Kato, toute fille donnée en mariage à un homme n’appartient plus à sa famille d’origine ; et, en cas d’absence de ce dernier, la belle-famille a la charge de décider de son sort. Dès lors, elle alla de lieu en lieu et finit par s’abriter dans cet endroit usé. Elle y vivait seule et personne ne la fréquentait plus…En tout cas pas officiellement.
De retour d’une de ses disparations, Talato revint différente. De plus en plus renfermée, elle restait longtemps couchée « dans sa maison ». Et on ne voyait plus les « périodes » qui salissaient de temps en temps ses vêtements. En fait, elle était enceinte. De qui ? Elle n’en a jamais parlé. Cependant, elle garda son état jusqu’à ce dimanche du mois de septembre. Ce jour-là, elle ne mit pas le nez dehors et personne ne s’approcha non plus de son lieu de repos. Talato contint sa douleur comme de coutume et attendit que tous les villageois rentrent chez eux avant d’accoucher Zoebamba dans le secret.
Le lendemain, des commerçants matinaux n’eurent pas de mal à percevoir les cris de bébé qui venaient d’à côté. « La folle a accouché », annonçait-on au marché. Cependant, personne n’osa l’approcher. On se demandait ce qui allait se passer jusqu’à ce quelqu’un entreprît d’avertir la police locale. Les forces de l’ordre se rendirent donc sur les lieux d’habitation de Talato et de son fils, accompagnée des services sociaux. Sans trop de difficultés, ils parvinrent à convaincre « la folle » et à récupérer son enfant pour le placer en institution. Certes elle avait accouché, et peut-être même en était-elle heureuse, mais la tragédie qui était arrivée à Assami lui avait enlevé toute envie de le garder avec elle…
Wendpuire

Actu orphelinat!

Selon le lexique des travailleurs sociaux, la mère malade mentale est celle dont l’état de santé mentale ne lui permet pas de s’occuper convenablement de son enfant. Atteinte de quelque affection mentale ou maladie psychiatrique, la femme ou jeune fille généralement abandonnée par sa famille erre çà et là avec sa progéniture après accouchement. En dehors de tous les risques auxquels elle l’expose, vivre avec un parent malade mental est loin d’être sécurisant pour un enfant. D’où le devoir de protection de l’enfant qui incite donc le procureur ou les services sociaux à prendre les dispositions nécessaires pour le placer en famille d’accueil ou dans un Centre d’Accueil des Enfants en Détresse (CAED).
Tout se fait pour le bien-être de l’enfant, la mère étant déjà dans une situation délétère.
Alors, dès que la présence de l’enfant est constatée, les travailleurs sociaux, la police, la gendarmerie ou la Mairie évaluent immédiatement la situation sanitaire et sécuritaire de la mère et de l’enfant. Ils se chargent de rassembler par écrit toutes les informations concernant la mère (identité complète, provenance, famille…) dans un bref délai. L’établissement d’un certificat médical par un psychiatre ou un médecin attestant de l’état de santé mentale de la mère est indispensable avant le retrait de l’enfant. Après des prises de photos de la mère et de l’enfant dans leur lieu de vie habituel, ils procèdent au retrait de l’enfant dans les meilleures conditions possibles et établissent un procès verbal de retrait en trois exemplaires. L’enfant effectue son entrée en CAED selon les règles générales d’accueil d’un enfant en pouponnière ou en foyer.
En 2012, plus de 150 enfants issus de mères dépressives ont été recensés dans une soixantaine d’institutions. Ces chiffres non exhaustifs permettent néanmoins de réaliser que la situation est récurrente. Et chacun d’eux constitue un cas plus ou moins complexe à gérer pour les institutions.
En interne, le personnel prend l’enfant en charge comme tous les autres pensionnaires. Cependant, il fera face au bout de quelques semaines à un individu dépressif dont l’état se manifestera par des agitations, des changements d’humeur, de l’irritabilité et des pleurs intensifs, la fatigue, la diminution de son poids, l’insomnie ou l’hypersomnie.

2012, plus de 150 enfants issus de mères dépressives…

La raison en est que la dépression maternelle a des conséquences sur le développement sensoriel, émotionnel et cognitif du très jeune enfant. Le nouveau-né qui, à quelques heures de vie, est capable de reconnaître l’odeur et la voix de sa mère, perçoit aussi l’état mental de cette dernière et en est parfois affecté. La prise en charge de ce type d’enfant est totalement individuelle. Si elle est mal gérée, la psychose infantile peut évoluer dans le temps et se transformer en psychose adulte à l’exemple de la schizophrénie.
Sur le plan sanitaire, l’enfant de mère dépressive a besoin d’un suivi spécifique différent des premiers soins que chaque enfant reçoit avant et après l’intégration à un CAED. Des pathologies psychiatriques ou des infections peuvent être transmises de la mère à l’enfant. Déjà quand la mère souffre d’une psychose, certains symptômes sont reproduits par l’enfant. Pourtant, la prise en charge de la psychose chez l’enfant nécessite l’intervention de structures spécialisées (psychiatrie ou hôpital psychiatrique) selon la gravité des déficits. En sus, le petit-être est exposé à des risques de contamination à l’hépatite B et au VIH SIDA. Ce qui revient à une dépense supplémentaire à supporter par la structure accueillant l’enfant.
Des statistiques font aussi remarquer que bon nombre de ces enfants dépassent le délai de deux ans requis pour leur séjour en institutions faute d’adoption. L’enquête sociale réalisée pour l’adoption de l’enfant dans un délai d’un mois devient plus difficile à réaliser ; surtout lorsque la mère ne vit pas ou ne peut plus retourner dans sa famille. En dehors des quelques rares fois où elle aurait à prononcer le nom du père lors d’une crise, aucune information sur ce dernier ne sera jamais connu.
En outre, plusieurs adoptants font ressurgir la question de la contamination mère-enfant de la psychose. Quand bien même les données scientifiques ne soient pas démontrées, leur tort n’est pas total. Pour preuve, des membres de certaines familles connaîtraient des crises de folie générationnelle.

«Nostalgie», «Rituels», «offres de plaisir» ou «assouvissement de désirs pervers» ? Qui saurait révéler le but exact pour lequel des quidams entretiennent des relations intimes avec des folles ? La question est délicate et les raisons presque inexprimées. Tandis que certains prétextent les regrets d’une belle relation passée avec une dulcinée devenue dépressive, d’autres seraient dans la pratique d’un certain « wak » pour devenir riche, et les plus atypiques seraient dans une dynamique d’assouvissement d’un fantasme. Des hommes se gratifieraient du fait que par cet acte ils participent à la satisfaction des désirs érotiques de ces dernières. Ce qui ne serait pas loin de la logique puisqu’en tant qu’êtres charnels, ces malades mentales ont assurément des désirs sensuels. Dans tous les cas, qu’elles soient victimes de viols ou participantes de façon consentante aux relations intimes, une question se pose : faut-il pour autant leur refiler toutes les infections sexuellement transmissibles (IST) au travers de rapports sexuels non protégés et, partant, leur laisser des grossesses qui, une fois à terme, seront à la charge des CAED ? Certaines d’entre elles enfantent successivement deux, trois…enfants jusqu’à ce qu’elles soient mise sous contraception avec l’accord des autorités locales ou qu’elles soient ménopausées en fonction de leur âge.
Comment s’intégrer dans la société à l’âge adulte quand on découvre que son père est un parfait inconnu et que sa mère est ou était une folle de la rue qui l’a enfanté lui, et ses deux ou trois autres petits frères dispersés et mis à la charge d’un Centre d’Accueil pour enfants en détresse quelque part au Burkina Faso ?

Olgah Traoré

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *