Stèle des martyrs:Des dizaines de tonnes de béton pour honorer leur mémoire!

Aujourd’hui, c’est le grand jour. En effet, cela fait 12 mois, jour pour jour, que des fils et des filles du Pays des hommes intègres sont tombés sur le champ de bataille, en s’opposant à une énième forfaiture; celle qui devait permettre à Blaise Compaoré de charcuter la Constitution pour s’offrir un autre mandat après 27 ans de règne. La suite de l’histoire est connue, le président Compaoré a dû quitter le palais de Kosyam pour un exil en Côte d’Ivoire. Pour saluer la mémoire des victimes et les immortaliser pour toujours, une stèle leur a été dédiée. Celle-ci devait être remise officiellement ce 30 octobre. Notre équipe s’est rendue dans un premier temps au site de Laongo où le sculpteur de renom burkinabè, Siriki Ky, avait en charge la confection de deux mains en forme de poing, d’une étoile et des lettres pour l’inscription des noms. Puis au monument des héros nationaux à Ouaga 2000, un autre prestataire coulait le béton des bras devant recevoir les mains…Reportage!

En nous rendant sur le site de Laongo, l’attente paraissait bien longue, car préoccupé par son éloignement. En effet, c’est sur ce site où seront conçues les composantes de la stèle des martyrs. Pourquoi là-bas alors qu’on pourrait les faire à Ouagadougou ? Dans notre tête, de multiples interrogations nous secouaient. Est-ce que l’érection de cette fameuse stèle à cet endroit touristique était-elle appropriée? Supposions-nous. Lorsque nous avons franchi l’entrée principale du site, un air mélancolique nous a envahis subitement. Le spectacle était tout simplement troublant. La raison, le lieu est en ruine. Mais le signe d’espoir est venu d’un groupe de travailleurs qui s’attelaient pour la réhabilitation. Confirmation plus tard d’un agent du ministère en charge de la Culture qui déplore néanmoins la baisse du nombre de fréquentation du site qui a été victime de la campagne lutte contre Ebola, de la situation trouble du pays mais également de l’impact de la crise au Mali. Un tour nous a permis plus tard de nous rendre compte que les belles œuvres continuent d’illuminer Laongo qui est réellement une énorme richesse à préserver jalousement.
Revenons à la raison de notre présence sur les lieux, nous sommes conduits à l’atelier de Siriki Ky qui paraissait désert en cette matinée du lundi. Seul un de ses ouvriers s’y trouvait. Juste à proximité de là, nous découvrons deux énormes blocs de granite sculptés à certains endroits tandis qu’une bétonneuse était immobilisée, sûrement pour des besoins professionnels. Notre curiosité est rapidement satisfaite par ce jeune collaborateur du sculpteur qui nous a fait savoir que ce sont les mains du monument. Chacune, dit-il, pèse environ 7 à 8 tonnes. Quoi? Rétorquons-nous, presque un camion de 10 tonnes? Notre interlocuteur sourit et retourna rapidement à une autre tâche. Il commence à faire de la boue avec une matière un peu particulière. A la question de savoir ce que cela devait servir, il nous informe que c’est des moules pour concevoir les lettres des noms des martyrs. A titre d’exemple, il nous conduit au fond de l’atelier où il nous présenta quelques lettres déjà réalisées à savoir M, O, H, P, etc. Nous sommes séduits tout de suite par le sérieux et l’enthousiasme qui animent la réalisation de la main d’un homme et celle d’une femme (plus petite) ainsi que les lettres en question. Laurent Tapsoba, notre informateur du moment, nous présente la liste des martyrs de l’insurrection des 30 et 31 octobre 2014. Il sort des paperasses, une autre feuille où des noms étaient visibles et dit: « Ah, ça, c’est les victimes de Diendéré. On doit les inscrire également sur la stèle ». Notre regard se pose sur une partie de la feuille où il est écrit que notre ami doit prendre son courage à deux mains pour réaliser jusqu’à 224 lettres. Mais en attendant, il faut d’abord confectionner les moules. Au fil du temps, certains de ses collègues arrivent pour lui prêter main forte. Entre le tintamarre de la volaille qui tournait autour de la maison et le soleil qui se fait sentir progressivement, le groupe de Siriki commence à donner du rythme à leur travail. Certains, arrivés, entre-temps, branchent des appareils et entament le polissage des mains posées au sol sur une matière. La poussière se dégage. Malgré la protection à l’aide d’un cache-nez, ils sont parfois contraints à observer des pauses durant lesquelles on procède à un arrosage, puis le travail reprend de plus belle. Pendant que la fonderie est allumée un autre feu, à une dizaine de mètres, attire notre attention. C’est la cuisine, on y découvre sur une table, un carton de spaghettis, de la viande crue, et bien d’autres ingrédients. Qui doit cuisiner pour vous? Les autres désignent rapidement Laurent Tapsoba en riant et en le pointant du doigt. Il ne semble pas contester puisqu’il hocha la tête en guise de consentement.
Et bien, il est 10 h, et voici que nous sommes déjà à deux heures d’attente sans aucune nouvelle du patron de l’atelier. Sans plus tarder, nous parvenons à l’avoir au téléphone. Celui-ci commence à s’excuser et à justifier son retard: « Hier dimanche, en rentrant après mon travail à Ouagadougou, un cheval nous a percuté violemment. L’animal est mort sur le coup, baignant dans son sang tandis que le cavalier a été projeté à une dizaine de mètres du lieu de l’accident. Fort heureusement celui-ci s’en est sorti vivant. Je suis en train d’aller pour voir ledit cavalier et je ferai un tour au garage, avant de venir. » Finalement, notre miraculé de dimanche arrive aux environs de 14 heures. Il prend le soin de nous montrer les images violentes et choquantes de l’accident, tout en raillant, pour lui, les mossi voulaient le tuer…Nous rappelions à notre esclave (parenté à plaisanterie) qu’il n’a pas su s’entourer des précautions en la matière. De rigolades…avant que Siriki Ky commence à faire le point du travail déjà effectué. Malgré la dizaine de jours perdus à cause du putsch du 16 septembre 2015, son équipe et lui pensent être au rendez-vous. Et de nous préciser que le concepteur de la stèle est l’architecte Sibiri Simon Kafando et non de lui. «Nous, artistes avons été retenus pour réaliser les deux mains, une étoile doit être fixée entre les deux bras ainsi que les inscriptions des noms. Contrairement aux rumeurs qui circulent, je ne suis pas riche à cause du présent projet. J’ai eu la chance dans ma vie de gérer des projets plus importants que celui-là en termes de gains financiers. Il y a une autre entreprise qui travaille à Ouaga 2000 sur la fondation de l’ouvrage et les bras ». A ce propos, avant l’arrivée du sculpteur à son atelier, une équipe de ladite entreprise s’était rendue pour constater de visu l’avancée des travaux à Laongo. L’un d’eux nous confiait que le béton des bras était déjà coulé et que la position de l’édifice sur le site a été faite de telle sorte que le président du Faso qui sortirait de Kosyam qu’il puisse apercevoir nettement la stèle haute d’une dizaine de mètres. « Cette stèle, nous a dit Hamidou Ouédraogo, doit lui rappeler la récente histoire du Burkina ». Une fois après avoir pris congé de Siriki, nous mettons le cap sur Ouaga, direction Ouaga 2000, plus précisément au monument des Héros nationaux. Il est 16 heures et nous constatons à notre arrivée un imposant bras coffré en fer. Le bruit d’une bétonneuse se fait entendre de loin. De nombreux ouvriers sont à la tâche pour faire couler le béton. Sawadogo de l’entreprise ERT qui nous accueille chaleureusement avait les yeux rouges. Est-ce des nuits sans sommeil ? Il explique que les travaux se sont arrêtés pendant 12 jours à cause du coup d’Etat. « Il faut que tout soit prêt d’ici le 29 octobre 2015. Pour cela, nous travaillons 24 heures sur 24 Les équipes se relèvent au fil du temps. Nous utilisons des matières pour accélérer l’adhésion du béton avec le fer. Quant aux travailleurs, nous avons revu deux ou trois fois à la hausse leur revenu. C’est dire que notre principal souci, c’est de réaliser un monument gigantesque, tout en respectant les délais car quelque part c’est une fierté pour notre entreprise d’avoir été associée à cette histoire importante de notre cher pays », a-t-il déclaré Rendez-vous est donc pris pour le 30 octobre, même si ce que nous avons vu sur le terrain nous laisse un peu perplexe!
En rappel, l’insurrection populaire d’octobre 2014 a fait 28 morts et 660 blessés. Le putsch du 16 septembre 2015 a, quant à lui, provoqué 14 morts et plus de 220 blessés.
Cyr Payim Ouédraogo

Liste des martyrs dont les noms seront gravés sur la stèle

-Insurrection populaire
Abdourahmane Aboubakar, Aoudri Arsène, Bélem Aboul Mouabarak, Béré Inoussa, Bouda Bertrand Wendpuiré, Bonsa Saïdou Mohamed, Cissé Boubacar, Dera Issaka, Boubacar Hama, Hamadi Mahamoudou, Ilboudo Ablassé, Kabré Amidou, Kalmogho Albert, Kambiné Josephine, Karambiri Gaston, Koanda Rasmané, Fofané Mariam, Ouédraogo Ousmane, Ouédraogo Salifou, Ouédraogo Saïdou, Ouoba Fabrice, Sama Issa, Sawadogo Abdoul Rachid, Seremé Landry, Tondé Jacob Wempanga, Traoré Ousmane, Ouango Issouf, Ouoba Amado.

-Putsch du 16 septembre 2015
Yoda Jean Baptiste, Bazié Badama, Rabo Yaya, Ouédraogo Amza, Ouédraogo/Kaboré Angèle, Yoda Issouf, Barry Nouhoun, Kologho Appolinaire, Koala Raphaël, Nana Fati, Nasere David, Yelnongo Salfo, Rouamba Abdoul Razar Amade, Kaboré Honoré
Message : A ses fils et filles morts pour la patrie lors de l’insurrection des 30 et 31 octobre 2014 et du putsch du 16 septembre 2015.
La Nation reconnaissante !


Les entreprises intervenant sur le projet d’érection de la stèle


-KY Siriki pour l’exécution du lot 1 concerne la construction de la stèle commémorative des 30 et 31 octobre 2014, d’un montant de cent dix-neuf millions cent quatre-vingt mille (119 180 000) francs CFA TTC ;

-TTM Sarl, pour l’exécution du lot 2 constitué des travaux de mise en état de fonctionnement du mémorial aux héros nationaux à Ouaga 2000, d’un montant de trois cent millions soixante-douze mille sept cent soixante et un (300 072 761) francs CFA TTC ; 

-EMY&CO, pour l’exécution du lot 3 constitué de l’aménagement des abords et achèvement des bâtiments, d’un montant de quatre cent cinquante-quatre millions huit cent soixante et un mille six cent vingt et un (454 861 621) francs CFA TTC ;

-SATEL SA, pour l’exécution du lot 4 constitué des réseaux électriques-éclairage, d’un montant de trois cent cinquante-huit millions sept cent deux mille sept cent soixante-douze (358 702 772) francs CFA TTC.
Le montant total des attributions s’élève à un milliard deux cent trente-deux millions huit cent dix-sept mille cent cinquante-quatre (1 232 817 154) francs CFA TTC. 

Le financement est assuré par le budget de l’Etat, gestion 2015.
NDLR : Avec le putsch du 16 septembre 2015 occasionnant l’inscription de nouveaux martyrs, ce montant global a certainement connu une légère augmentation.

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