Fespaco: 23 ans après son mandat, Filippe Savadogo s’exprime

Du 23 février au 02 mars 2019, le Fespaco célèbrera ses cinquante ans. Pour la commémoration de l’évènement, nous avons entrepris de réaliser une série d’entretiens pour mettre en lumière quelques hommes et femmes qui ont marqué de leurs empreintes ce festival. Dans ce sens, le 27 novembre 2018, nous avons rencontré l’ancien Secrétaire général permanent du Fespaco, Filippe Savadogo, avec qui nous avons parlé de son parcours à la tête de l’institution. Filippe Savadogo, diplomate burkinabè, a été le représentant de la Francophonie aux Nations Unies à New York. Avant les Nations Unies, il a été ministre de la Culture, du Tourisme et de la Communication ainsi que Porte-parole du gouvernement. Auparavant, il fut ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du Burkina Faso en France, avec accréditation en Espagne, au Portugal et au Vatican pendant 10 ans. Au cours de la même période, il a été Délégué permanent de son pays à l’Unesco. Il a en outre conduit les destinées du Fespaco pendant une décennie, au début de sa carrière. Ancien doyen du corps diplomatique africain en France, il a étudié les sciences et techniques de l’Information et de la Communication / Relations Publiques aux Universités de Ouagadougou, Bordeaux III, Paris II (Panthéon) et Paris III (Sorbonne nouvelle). Il est aujourd’hui un consultant international en Soft Diplomacy et Relations Publiques. Entretien !

Quel regard portez-vous sur ce demi-siècle d’existence ?

Tout d’abord, je tiens à vous remercier et à vous dire combien je suis heureux de voir que le Fespaco célèbrera un demi-siècle d’existence. Lorsqu’on se projette dans la vie d’un homme, 50 ans, c’est beaucoup d’années, c’est énormément de preuves de vie. Mais lorsqu’on se projette dans la vie d’un festival, dans la vie d’un pays, 50 ans c’est pratiquement l’âge adulte et c’est aussi un âge où on peut constater la réalisation d’un pays, d’une profession, etc. Donc pour moi, les 50 ans du Fespaco, c’est vraiment une étape que notre festival a atteinte et nous voudrions que les prochaines autres années puissent également s’écrire en lettres d’or pour renforcer l’image d’un festival né dans la sueur, la difficulté et qui, progressivement, a trouvé ses pas, son orientation. J’en suis ravi comme la plupart des Africains.

Que pensez-vous de l’organisation de la célébration de ce jubilé d’or ?

Je crois que l’organisation est rôdée. Nous sommes dans le cadre d’un festival qui ressemble aux autres grands festivals du monde et qui s’organise sur la base d’une projection un an avant l’exécution. Et je crois qu’avec la mise en place du comité national d’organisation par le gouvernement du Burkina, avec la mise en œuvre des inscriptions pour la compétition dans les différentes catégories du festival, nous sommes en train de nous organiser pour une célébration majeure.

Vous avez dirigé le Fespaco comme Secrétaire général permanent. Vous êtes d’ailleurs le seul Secrétaire général permanent de l’institution de 1984 à 1996. Auparavant, le Festival avait été dirigé par deux Secrétaires généraux, notamment Louis Thombiano (1972-1982) et Alimata Salembéré (1982-1984). Expliquez-nous les fondements de ce changement dans les statuts.

Il faut d’abord dire que le Fespaco est né de la volonté de jeunes voltaïques, à l’époque, dont la plupart étaient des hommes de communication qui étaient allés en 1966 au Festival des arts nègres de Dakar et qui ont découvert la dimension culturelle de cet évènement qui avait embrassé un certain nombre d’œuvres de l’esprit. Et lorsqu’ils sont revenus, ils ont pensé à créer un festival de films africains. Evidemment, en 1969, il y avait très peu de films ; c’était les balbutiements. Ils ont donc décidé, avec l’aide du gouvernement voltaïque, de faire la première Semaine du cinéma africain. Cette première semaine a connu un franc succès parce qu’on a découvert que les Africains étaient très enthousiastes à regarder leur propre image et à être également devant et derrière la caméra. Et je crois qu’à partir de là, il a fallu s’organiser pour créer une structure. Et c’est à partir de 1972 que cette structure est née avec une personne qui s’occupait donc du festival pendant et entre deux festivals. Et nous devons rendre hommage à Louis Thombiano. Par la suite, comme vous le savez, le Fespaco a pris une vitesse sous l’impulsion de Thomas Sankara, qui a été très peu de temps Secrétaire d’Etat à l’information, et qui a nommé à la tête du festival Alimata Salembéré, avec l’idée de renforcer l’assise du Fespaco. Quant à moi, je suis arrivé en 1983 comme jeune fonctionnaire, après avoir fait l’école de cinéma, et j’y ai été engagé. Très vite et plus tard, j’ai pris les destinées du festival en tant que Secrétaire Général permanent et j’ai essayé de ne pas décevoir, mais d’établir et de structurer le festival. Et à partir de 1985, nous avons commencé le festival avec un thème donné. En 1985, le thème était : « Cinéma et libération des peuples ». Cela  correspondait bien à l’esprit de l’époque, puisque c’était sous la Révolution.

Sous votre mandat, il y a eu plusieurs innovations, notamment la création de la section diaspora dans la section officielle,  la rue marchande, l’installation de la Fondation Fespaco, la section TV/Vidéo dans la section officielle, l’organisation des cérémonies d’ouverture et de clôture sous forme de spectacles évènementiels au stade, l’inauguration de la cinémathèque africaine de Ouagadougou. Vous étiez au four et au moulin pour l’organisation de la biennale. Est-ce qu’il y a eu des moments de tensions où vous n’avez pas pu avoir le sommeil tranquille ?

Naturellement. Il y a d’ailleurs une histoire que je raconte maintenant. Lorsque j’ai été nommé à la tête du Fespaco, dans un tête-à-tête avec le président Thomas Sankara, il m’a dit qu’il n’y avait pas d’autres choix face à moi. C’était de réussir le Fespaco ou de ne pas le réussir et je devais tirer les conséquences. Cela veut dire que c’était à une époque où tout était défi. Et ce premier défi pour un jeune fonctionnaire à peine rentré des études, je me le suis imposé. Je voulais également dire que le Fespaco était une manifestation qui plaisait aux gens et qui devait être amenée à avoir de l’envergure. Je crois que j’étais pleinement conscient que nous devrions poursuivre son organisation en faisant en sorte qu’il ressemble aux autres festivals de films à travers le monde. D’abord, il fallait que le festival ait un marché. En 1983, Salimata Salembéré avait essayé l’organisation du premier marché du film que nous avons appelé après le Marché international du cinéma africain (MICA), qui a évolué et qui connaît sa dimension actuelle. Nous avons aussi regardé la compétition des films, mais en nous disant que le Fespaco n’appartient pas seulement au Burkina et à l’Afrique, mais aussi à la diaspora. Et cette dimension diasporique devait être introduite. C’est pourquoi nous avons, en 1989, introduit la compétition de films de la diaspora. Et pour cette compétition de films de la diaspora, l’un des premiers lauréats fut un Haïtien, ce qui était déjà un clin d’œil vers la première république noire du monde. Haïti est le seul pays, où lorsque vous êtes un Africain et que vous êtes poursuivi pour des raisons politiques, vous embrassez automatiquement, dès votre arrivée, la nationalité haïtienne. Donc c’est un festival qui a évolué sous le regard des indépendances et de la libération des peuples. C’est pourquoi nous y avons introduit les thèmes du Fespaco et ensuite nous avons fait en sorte de nous adapter à ce que nous avons appelé la Charte d’Alger du cinéma africain qui était une charte qui nous imposait de faire  des films pour notre peuple, des films de réveil,  de conscientisation et des films qui devaient nous apprendre ce que nous devrions poursuivre. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’Ousmane Sembène, le père du cinéma africain, disait que le cinéma, c’est l’école du soir, et qu’à un moment où les contes se font de plus en plus rares dans les villes, le cinéma pouvait remplacer les contes qui étaient l’école du soir. Il faut aussi dire que la structuration du Fespaco, grâce à son internationalisation, à sa mondialisation, nous a amenés à étoffer les équipes. Et à partir des années 90, nous étions vraiment dans une préparation d’un festival entre deux Fespaco. Nous sommes aussi allés à la conquête du monde, au festival du film de Cannes, au grand festival du film de Venise, au festival du film de Berlin, où nous avons appris aussi de l’expérience des autres peuples, parce qu’il fallait rester ouvert. Je pense également que, durant cette évolution, le Fespaco a connu des menaces, des gens qui se demandaient pourquoi c’était des Burkinabè qui l’organisent F. Pourquoi pas nous ? Et de nombreux pays avaient envie de récupérer le festival, de créer des festivals qui lui ressemblaient et il nous fallait lutter, innover et poursuivre cette quête de l’excellence. C’est pourquoi, lorsque la télévision a fait irruption en Afrique et que nous voyions que la dimension télévisuelle du Fespaco devait être un segment, nous l’avons introduite. Nous avons aussi dû renforcer la présence de la diaspora pour permettre aux uns et autres de comprendre que la lutte était pour un grand objectif qui était de faire en sorte que le monde africain, le monde noir, se réalise. Nous avons aussi soutenu d’autres festivals à travers le monde et l’un de ceux  que nous avons soutenus qui est né à Los Angeles, c’est le Panafrican films of Los Angeles. Et là nous avons vu la participation de grands acteurs comme Danny Glover, Whoopi Goldberg et bien d’autres qui sont venus au Fespaco.

Avez-vous quelques anecdotes qui vous ont marqué lors de votre passage ?

Je prendrai par exemple l’inauguration de la place des Cinéastes africains avec le monument des cinéastes africains. C’était pour nous le symbole que nous avons installé dans la capitale du cinéma africain. Ce monument, que vous voyez et qui pèse près de cinq tonnes, a été réalisé à Kossodo à la zone industrielle. Mais c’est aussi le lieu dit du rituel des cinéastes africains chaque fois qu’ils viennent au Fespaco. Ils y font des libations, ce qui est en fait l’expression de la religion traditionnelle et je crois que ce sont des dynamiques que nous pouvons effectivement rappeler. Je peux également dire qu’aux premières années du Festival, Ouagadougou n’avait pas plus 300 à 500 chambres d’ébergementet que chaque fois qu’on avait le festival, il y avait beaucoup de difficultés. Nous n’avions que l’Hôtel Indépendance, nous n’avions que très peu de chambres homologuées et, quelques fois, nous disions à nos participants et aux cinéastes que quand ils viennent de Paris, de Berlin, de Dakar ou d’Addis-Abeba, il ne faut pas qu’ils viennent avec Addis-Abeba ou Paris dans leurs poches, parce que le Fespaco, c’est Ouagadougou et que nous ne pouvons offrir que ce que nous avions. On a aussi connu beaucoup de mariages entre des artistes qui sont venus au Fespaco, qui se sont rencontrés et qui ont eu des enfants qui se souviennent de Ouagadougou comme une ville où toutes les émotions de leurs vies ont été construites. Nous disons également que l’événement ne se raconte pas. Il se vit. Et à partir de 1985, nous avons fait mon premier Festival à la maison du Peuple qui est devenue trop petite et nous avons migré vers le stade du -Août où il fallait remplir un stade de 20 000 à 30 000 places. C’est là où nous avons permis la rencontre du spectacle et du cinéma. Et si le cinéma est spectacle, le spectacle, il fallait le rendre. C’est là où les premiers grands groupes musicaux de la diaspora et de l’Afrique sont venus. Je peux citer les Tambours du Burundi, Alpha Blondy, les premiers groupes antillais comme Expérience 7 et bien d’autres. A partir de cela, c’est devenu une grande manifestation du monde noir prisée où on avait au bas mot une vingtaine de ministres en charge de la Culture et du cinéma et plus tard des Chefs d’Etat qui sont venus. Je me souviendrai surtout de la présence de Winnie Mandela que j’ai été inviter en Afrique du Sud et qui est venue en 1995. Donc autant de grandes personnalités du monde des arts noirs africains et américains et bien d’autres.

 

 

Vous vous êtes battu pour que le Festival ait un ancrage plus solide. Pour cela, vous avez fait le tour du monde pour le faire connaître davantage. Votre leitmotiv était : « Entre deux Fespaco, on prépare le prochain ». Aujourd’hui la biennale a une grande renommée. Mais avez-vous des regrets par rapport à des projets que vous n’avez pas pu réaliser ?

Je crois qu’il faut toujours, lorsqu’on est dans une mission, éviter de penser qu’on est irremplaçable. On devrait se souvenir qu’il y a des gens qui viennent après nous et qui continuent la mission. Je crois que l’un des fondements du Fespaco, à cette époque, était de créer la cinémathèque africaine de Ouagadougou qui est aujourd’hui une réalité, qui a été créée en 1992. Elle regorge de tous les films cultes africains. Nous avons aussi dessiné le siège avec le grand architecte sénégalais Pierre Goudiaby et le projet est en voie de réalisation. Nous avons fait autant de Ouagadougou le lieu dit du cinéma africain car Ouagadougou est devenu une ville médiatique grâce au Fespaco. Il y a d’autres personnes qui sont arrivées après nous et qui ont poursuivi l’œuvre. Et je crois qu’un festival dans sa dynamique propre doit être en perpétuelle innovation. Je me réjouis donc que cela puisse se faire d’autant plus que ceux qui sont à la tête de l’institution aujourd’hui sont arrivés comme fonctionnaires quand j’y étais. C’est donc un long fleuve qui doit continuer à charrier la qualité et la quintessence du 7è art.

Il semble que la présidence du Faso avait son mot à dire dans le choix de l’Etalon de Yennenga. Confirmez-vous cela ?

Non, c’est totalement faux. C’est mal connaître un jury du Fespaco parce que ce sont des personnes ressources de haut niveau et qui sont dans la transparence totale. A ce propos, si le Burkina Faso a eu son premier Etalon dans les années 90, c’est-à-dire plus de 20 ans après la création du Fespaco, c’était certainement aussi parce que nous avions un jury au-delà de la complaisance et de ce qu’on peut appeler « les politicailleries ». Et je profite d’ailleurs pour dire que le cadre était un cadre apolitique et que les censures n’y ont jamais eu cours. Il vous souviendra qu’en 1989, le film qui a été fait sur Thomas Sankara avait failli être l’objet de censure par des personnes qui pensaient servir l’Etat du Burkina et que nous avons défendu la dimension panafricaine des cinéastes ;  et les gouvernants ont bien voulu nous faire confiance. Je voulais aussi dire que depuis le président Lamizana jusqu’au président Roch Kaboré, il n’y a jamais eu des empêchements liés à des faits politiques internes au Burkina. Il y a eu des périodes où des grèves ont été levées pour que le festival se tienne alors que ce sont des syndicats très forts. Il y a eu des périodes où l’insécurité a été une difficulté, dont les dimensions ont été réduites par les autorités pour que le festival ait lieu. Tous les régimes qui se sont succédé ont toujours soutenu le Fespaco qui, pour nous, est devenu comme un « Tengkugri », c’est-à-dire qu’il n’appartient plus uniquement au Burkina. Il appartient à toute l’Afrique, à tout le monde entier. A partir de ce moment, quand vous êtes un patrimoine mondial de l’humanité comme Loropéni et bien d’autres sites historiques, vous n’avez pas le droit de toucher à l’image du festival. Bien au contraire, des pays ont eu deux fois l’Etalon, je pense par exemple au Maroc, au Mali, au Burkina avec le regretté Idrissa Ouédraogo et Gaston Kaboré, au Sénégal. C’est pour dire que c’est l’excellence qui a droit de cité.

Quelles étaient donc les difficultés que vous rencontriez lors de votre mandat pour l’organisation de l’événement ?

Ce sont difficultés inhérentes à un pays que l’on peut qualifier de pays en voie de développement. On n’avait pas tous les moyens pour un festival comme on le voulait. Heureusement, les gens ne venaient pas parce que le festival offrait tout, mais ils venaient car c’étaient des Burkinabè qui se battaient pour que le festival ait lieu et qu’il y avait la confiance entre les organisateurs et les réalisateurs, la confiance entre les spectateurs et les réalisateurs. J’ai d’ailleurs écrit sur cette dimension pour dire que le Fespaco a concouru grandement à l’esprit d’accueil des Burkinabè depuis une cinquantaine d’années. Je dirais aussi que le Festival a profité des valeurs positives des autres peuples. Enfin, je dirai que le développement des autres arts à travers le 7è art qu’est le Fespaco a été rendu possible par les grandes rencontres littéraires, théâtrales ; récemment, il s’agissait des Récréâtrales. Qui dit théâtre dit cinéma ; et il n’y a pas très longtemps c’était le festival du Ciné Droit Libre. C’est parce qu’il y a eu le Fespaco. On a aussi eu les Journées cinématographiques de la femme africaine. Il y a tout un foisonnement de créativité lié à l’événement. Et vous qui êtes des jeunes de ce début du 21e siècle, vous êtes nés et vous avez toujours entendu parler du Fespaco, vous l’avez vécu. C’est une histoire fondamentalement liée à l’histoire de notre pays et de l’Afrique. Ce que le Fespaco  a apporté à l’Afrique, c’est ce que l’Afrique a apporté au Burkina. Je cois que Sembène Ousmane disait que s’ils ont créé le Fespaco, maintenant c’est lui qui nous porte. C’est comme un enfant qui a grandi. Plusieurs dimensions ont permis cela. Il y a eu l’Ecole de cinéma de Ouagadougou, puis l’Ecole d’Art et Communication, les médias. Tout un ensemble de métiers sont nés grâce au Fespaco. Souvent les gens l’ignorent mais il y a des ruisseaux qui ont charrié de petites rivières et qui sont devenues de grands projets au Burkina. Il est inimaginable aujourd’hui de venir au Burkina sans visiter les sculptures sur granit de Laongo, sans visiter le Centre artisanal pour voir la créativité de nos artistes, sans repartir avec un Faso Dan Fani. En fait, le Fespaco  a apporté une plus-value au Burkina Faso et le pays lui a apporté une dimension. C’est cela l’intérêt que portent les gens sur ce petit pays au cœur de l’Afrique de l’Ouest qui a apporté plusieurs dimensions à la culture africaine.

Quelles étaient vos relations avec les grands noms du cinéma africain comme Sembène Ousmane, Idrissa Ouédraogo ?

Il faut dire qu’Idrissa Ouédraogo était un camarade de la première année de l’Ecole de cinéma. Nous avons évolué ensemble durant trois ans avant que nos chemins ne se séparent puisqu’il est parti à Moscou au Studio Gorki pour se former et ensuite à Paris. Pendant cette période, j’ai évolué à l’Ecole de Communication de Bordeaux puis à l’Institut français de presse de Paris et à la Sorbonne nouvelle où j’ai fait la sociologie du cinéma et des études théâtrales et cinématographiques. C’est donc dire que c’est un  coreligionnaire. Quant à Sembène Ousmane, c’est l’homme qui a  toujours été présent à toutes les éditions du Fespaco jusqu’il tombe malade et s’en aille il y a une dizaine d’années. C’était en fait le père tutélaire du Fespaco parce qu’il était le premier cinéaste africain, il était aussi l’homme qui prodiguait des conseils. Entre lui et moi, c’était comme un père et son fils. Et c’est d’ailleurs ce qui m’a permis d’aller loin avec le Fespaco car mes décisions partaient de moi mais les décisions étaient celles que me conseillaient les aînés. Quand vous avez une grande écoute, quand vous décidez en connaissance de cause, vous pouvez aller le plus loin possible. Il faut toujours écouter les aînés car ils peuvent vous donner des solutions que vous ne pouvez imaginer. C’était donc une relation filiale et paternelle et, au-delà, c’était une grande amitié dont j’étais fier. L’une des anecdotes, c’était l’hommage que nous avons rendu à Sembène Ousmane en baptisant la salle de conférences de l’Hôtel Indépendance de son nom. Ce jour là, en tant que ministre de la Culture, j’ai versé des larmes parce que sa disparition m’avait tellement choqué que j’étais toujours dans un deuil. Il faut toujours avoir dans la vie des gens de grande probité comme lui, qui a vraiment servi durant sa vie la dimension du Fespaco, qui le lui a aussi bien rendu.

Quels sont vos coups de cœur dans le cinéma africain ?

Vous savez qu’il est difficile après toute cette vie de parler de coups de cœur. Mais je crois que l’un des premiers films que j’ai aimé et qui m’a beaucoup motivé, c’est « La Noire de… », réalisé par Sembène Ousmane et qui raconte l’histoire d’une femme noire qui a été emmenée comme domestique en Europe et que ça a dégénéré. Il y a eu également de grandes fresques comme « Wend Kuuni » de Gaston Kaboré, « Baara » de Souleymane Cissé, « Timbuktu » de Abderrahmane Sissako, etc.

Quelles appréciations faites-vous de l’évolution du cinéma burkinabè ?

Je me garde de faire une analyse parce qu’en réalité, depuis mon retour, je n’ai pas encore pu me replonger sur cette période, même si mon travail de mémoire était basé sur la sociologie du cinéma africain. Mais, disons que le Burkina a connu ce qu’on appelle le boom de l’audiovisuel grâce au Fespaco et grâce à toutes ces séries comme « Affaires publiques », les films du regretté Missa Hébié et aussi des longs métrages de Dani Kouyaté, Boubacar Diallo. Et je crois qu’il y a maintenant un foisonnement qui fait que le cinéma burkinabè poursuit sa longue marche vers l’excellence ;  et nous ne pouvons que nous en réjouir. Je crois aussi que la jonction entre le cinéma numérique et le cinéma que nous appelons les feuilletons est faite. Cette jonction permet que chacun trouve son compte. Il n’y a pas de sot métier, il n’y a pas a priori de mauvais films. Cela faisait d’ailleurs dire à Sembène Ousmane que « navet pour navet, consommons nos propres navets ». Il encourageait les Africains à consommer leurs propres films et, petit à petit, nous allons aussi apprendre à évoluer.    

De quoi vous occupez-vous aujourd’hui donc?

De beaucoup d’autres choses. J’ai quitté le monde du cinéma, il y a quand même 22 ans ; 22 ans où j’ai eu une vie diplomatique aussi longue que les douze ans passées au Fespaco puisque j’ai été ambassadeur du Burkina en France auprès de l’Unesco, mais surtout j’ai été doyen du corps diplomatique en France, ce qui me ramenait à onze années de présence d’une diplomatie dynamique basée sur la coopération décentralisée, sur la dimension du renforcement de l’amitié entre les Burkinabè et les pays de service, mais également sur tout un ensemble d’approches dans le domaine de la communication qui m’ont permis de travailler aussi lorsque j’ai quitté Paris et que j’ai été nommé ministre de la Culture, du Tourisme et de la Communication et Porte parole du gouvernement. C’est pour dire que ces expériences peuvent être regroupées en trois dimensions. Il y a la dimension de l’homme de culture qui nous a permis de travailler à l’assise non seulement du Fespaco, mais aussi à l’inscription des ruines de Loropéni au patrimoine mondial de l’humanité. Mais il y aussi la vie de diplomate qui a montré que ce ne sont pas les moyens qui font la diplomatie, mais les engagements et que l’art de la diplomatie, c’est de renforcer le visage de son pays partout où on est. Enfin, au-delà de ma vie où j’ai pu servir mon pays à un niveau gouvernemental, j’ai continué cet engagement qui m’a permis de connaître un autre prisme de la fonction et de la responsabilité. Et rien n’est jamais acquis à l’homme ni à sa descendance. La dernière partie de ma vie que j’ai passée en tant qu’ambassadeur de la francophonie auprès des Nations Unies, c’est l’ouverture vers le monde. C’est la vision de ce qu’on appelle la diplomatie multilatérale où j’ai fait les plaidoyers pour un tiers des pays membres des Nations Unies à travers l’Organisation internationale de la Francophonie. Aujourd’hui je suis envoyé spécial de la Francophonie pour les élections au Togo, je suis membre du Conseil d’administration d’ATD Quart monde. Je suis également président de Dialogue sans frontières qui est une nouvelle dynamique pour cultiver la cohésion sociale, la dimension endogène de l’éducation, pour tirer la sonnette d’alarme afin que les gens comprennent que rien n’est jamais acquis pour un pays ni pour sa descendance parce que c’est une lutte perpétuelle. Le dialogue interculturel et interreligieux que je promeus voudrait simplement dire que nous sommes plusieurs nationalités, 65, dans un seul pays, le Burkina. Par conséquent nous devons vivre dans la coexistence pacifique, dans la liberté de choix religieux, mais aussi dans la liberté de choix tout court, car la vie doit se construire toujours au niveau de valeurs. Et une nation, ce sont les valeurs positives qui doivent nous permettre d’avancer. Et je peux dire d’ailleurs que j’ai été éduqué dans cette dynamique puisque mes parents ont sillonné le Burkina et cette dimension m’a toujours habité. Autant je parle le gourunsi, autant je parle le gourmantché, le dioula, le mooré naturellement et d’autres dialectes. Je crois que ce foisonnement doit nous permettre de cultiver beaucoup d’autres choses et de poursuivre la quête sans oublier de transmettre. Amadou Hampâté Bâ dit que dans la vie, il y a entre les 3X7 à 21 ans  la formation de l’être, la connaissance des choses. De 21 à 42 ans, c’est l’homme qui se consolide, qui se renforce. A partir de 42 ans à 64 ans, non seulement il commence à transmettre tout en se renforçant. Et après 60 ans, il doit poursuivre et renforcer la transmission. Ce sont des choses qui ne doivent pas nous quitter parce que nous pensons qu’il y a une éducation à travers le dialogue des cultures et des religions pour que la paix et le développement soient au rendez-vous.         

Votre message pour ce cinquantenaire …

J’attends de ce Fespaco un nouveau départ à partir de 2019 vers plusieurs autres dizaines d’années. Aussi j’attends que le Festival perdure, se renforce, continue d’innover et de faire de Ouagadougou la capitale du cinéma africain. Que Dieu nous garde pour que nous puissions célébrer ce cinquantenaire avec toute l’énergie, l’amitié entre les peuples et la volonté de dire que lorsque nous avons envie de réussir, même le manque de moyens ne doit pas être un handicap ! Je crois que c’est cette dynamique qui peut motiver tout Burkinabè, tout Africain, épris d’admiration pour le 7e art.

Jean-Yves Nébié

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *