Dr Hamidou Traoré, directeur de l’INERA: « Nous avons créé à ce jour 453 variétés, mais… »

Dr Hamidou Traoré, directeur sortant de l’Institut de l’Environnement et de Recherches agricoles (INERA), a été reconduit à son poste à la suite d’une élection ; une première dans l’histoire de nos structures de recherche qui a permis aux candidats de proposer leur vision pour le développement de la recherche et l’amélioration des conditions de vie et de travail de ses acteurs. Nous sommes allé à la rencontre du nouvel élu le mercredi 27 janvier 2016 pour nous imprégner de ses chantiers durant son mandat. Sans faux- fuyants, notre interlocuteur, entre ambitions et difficultés à relever, nous dévoile bien de choses sur son institut. Entretien !

Que retenir de l’INERA pour ceux qui l’ignorent toujours?
L’Institut de l’Environnement et de Recherches agricoles (INERA) est l’un des quatre instituts du Centre national de recherche scientifique et technologique (CNRST). En termes d’organisation, en plus de la direction de l’Institut, il y a la direction adjointe chargée des programmes qui coiffe trois services, à savoir ceux du « Suivi-évaluation », de « Liaison recherche et développement », de « L’information scientifique, technique et de la communication ». Nous avons également rattachés au Directeur, le service administratif et financier, la régie d’avances, la régie de recettes, le service de développement des ressources humaines, le service production où il y a quelqu’un qui sert d’interface avec les ministères en charge du développement rural, notamment sur les questions de semences. En termes d’organisation, l’INERA comprend toujours quatre départements scientifiques: le développement gestion de ressources naturelles et système de production qui compte cinq programmes régionaux avec trois structures de base à Kamboinsé, c’est-à-dire le laboratoire sols, eaux et plantes, la cellule de télédétection et système d’information géographique, la cellule macro-économie et économies des filières. Les trois autres départements sont le département productions animales qui compte trois programmes ; le département productions forestières avec trois programmes qui seront portés à quatre incessamment; le département productions végétales qui enregistre 5 programmes avec un sixième programme en cours. Au total, l’INERA, c’est quatre départements et 18 programmes. L’institut fait œuvre de pionnier en matière de décentralisation qui date de 1985. Quand on a nationalisé la recherche, l’INERA a occupé réellement le terrain, en créant de nouvelles stations qui sont devenues des directions régionales. Aujourd’hui, nous avons 5 directions régionales de de recherches environnementales et agricoles, notamment à l’Ouest où la station siège est Farako-Bâ, le Centre avec la station siège Saria, située à 23 km de Koudougou, l’Est, dont la station siège de l’Est Kouaré (11 km de Fada N’Gourma), le Sahel avec comme station siège Katchari à 10 km de Dori, le Nord-Ouest, avec la station siège Di, à 47 km de Tougan. Nous avons aussi à côté de Ouagadougou, c’est-à-dire à Kamboinsé, le Centre de recherches environnementales, agricoles et de formation (CREAF) qui est le siège des 4 départements scientifiques et qui abrite aussi des laboratoires que nous appelons des laboratoires centraux. Ce sont des laboratoires assez bien équipés ; et dans le domaine des biotechnologies, on peut être fier car si l’INERA ne figure pas parmi les trois premiers dans la sous-région, on doit être deuxième après des pays comme le Nigeria ou la Côte d’Ivoire. Nous avons donc des équipements avec des machines PCR qui nous permettent de travailler en matière de création des variétés à partir des méthodes de sélection conventionnelle et aussi des outils de biologie moléculaire, les marqueurs moléculaires; donc la biotechnologie pour faire avancer la création variétale. C’est également dans ces labos aussi que nous travaillons sur les OGM, même si, sur ce plan, nous collaborons avec la société Monsanto.

On constate que votre institut est très nanti en termes d’organisation institutionnelle et de recherche faisant de vous le fer de lance du CNRST ; combien de personnes y travaillent pour booster cette recherche?
En termes de personnel, l’Institut compte 478 personnes composées pour la plupart de fonctionnaires et de permanents du CNRST. Les chercheurs sont au nombre de 226dont 110 ingénieurs de recherche. Le personnel technique est composé de 92 agents et on totalise 160 au niveau du personnel de soutien. Le nombre peut être revu à la hausse si l’on tient compte aussi des nombreux contractuels des différents projets; nous avons aussi des journaliers. Au niveau des chercheurs, plus d’une centaine ont le doctorat et de nombreux ingénieurs aspirent à être des docteurs pour, ensuite, progresser dans leur carrière suivant les grades du CAMES, à savoir chargé de recherche, maître de recherche et in fine directeur de recherche.

Vous venez d’être porté à la tête de l’INERA suite à une élection au cours de laquelle, semble-t-il, la campagne fut rude…Une première au sein de l’institution; qu’est-ce qui explique cette soudaine démocratie?
Effectivement, c’est une première. C’est une concrétisation de la volonté du personnel à travers les plateformes revendicatives des syndicats. Cela a occasionné de longues discussions au niveau de la délégation générale du CNRST, mais également au sein des instituts pour dégager un consensus à plusieurs niveaux, notamment sur le corps électoral…La délégation générale du CNRST avait donc pris l’engagement en 2015 d’appliquer ces desiderata. Ainsi, les directeurs d’Instituts sont élus à l’image des directeurs d’UFR au niveau des universités.

En qualité de directeur élu, quelle est votre vision pour le rayonnement de votre structure?
Notre vision c’est de faire de l’INERA un centre d’excellence dans lequel nous allons valoriser les ressources humaines, doter l’institut de ressources matérielles et financières suffisantes pour aboutir à des recherches performantes au service du développement socio-économique du Burkina Faso. Mon programme de campagne se résume en quatre axes prioritaires : 1. Valorisation des ressources humaines ; 2. Valorisation des ressources financières ; 3. Valorisation des résultats de recherche ; 4. Préservation du patrimoine de l’INERA. Nous avons donc focalisé notre campagne sur les ressources humaines qualifiées à travers des formations, des plans de carrière pour le personnel ainsi que des plateaux techniques performants pour être efficaces. Au niveau du matériel roulant par exemple, dans le domaine agricole, nous avons besoin de tracteurs car les derniers datent d’avant 2004, à la faveur du Programme national de développement des services agricoles, phase 2 qu’on appelait PNDSA II. Ces machines qui ont plus d’une dizaine d’années maintenant commencent à montrer des signes d’essoufflement. Il y a également les véhicules car nous effectuons de multiples missions lors de la campagne agricole. C’est de très longues distances. Autre volet important, c’est la valorisation des résultats de nos recherches. Il nous faut donc plus communiquer; c’est vrai le déficit est réel car le grand public n’est pas souvent au courant de ce que nous faisons; certains vont même jusqu’à dire qu’on garde les résultats dans nos tiroirs; ce n’est pas le cas. Peut-être qu’il nous manque de vraies stratégies de communication et nous avons décidé de faire des efforts dans ce sens.
Au niveau de la propriété intellectuelle, les chercheurs étant au centre de la création de nouvelles variétés, certaines peuvent faire l’objet de brevets avec l’appui du Centre national de la propriété industrielle du ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat, en rapport avec l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI). Nous devons œuvrer de telle sorte non seulement à protéger nos technologies mais également que ceux qui ont créé, au même titre que l’institution, puissent bénéficier des retombées.
Un de nos axes importants, c’est la préservation de notre patrimoine foncier. Comme je l’ai dit, nous disposons de 5 directions régionales, plus Kamboinsé ; donc 8 stations de recherches agricoles et plusieurs antennes. Nous avons des parcelles qui nous ont été attribuées depuis de longues dates mais on n’a pas souvent des titres fonciers en bonne et due forme. Il arrive souvent que des populations riveraines envahissent nos espaces ou revendiquent les terres au motif que ce seraient celles de leurs parents qui les auraient rétrocédées à l’Etat sous la contrainte. Nous nous sommes dit qu’il est temps que nous sécurisions notre patrimoine foncier pour que cela ne porte pas un coup d’arrêt aux activités de recherche à un moment donné.

A ce jour quels sont les résultats de recherches qui font la fierté de votre institut ?
Durant ces 20 voire 30 dernières années, l’INERA peut s’enorgueillir d’avoir créé de nombreuses variétés de culture. Pour la plupart, c’est des variétés améliorées. Nous avons aujourd’hui 453 variétés toutes spéculations confondues qui sont inscrites dans le premier catalogue variétal du Burkina Faso élaboré en 2013 avec l’appui du Programme de productivité agricole en Afrique de l’Ouest (PPAAO), avec son sigle anglais qui est le WAAPP. A l’intérieur, on a de nombreuses variétés de maïs, de sorgho, de mil, de niébé, de riz…On a même des variétés de blé, de sésame. Nous avons présentement deux variétés hybrides de maïs (Bondofa et Komsaya) qui font plus de 7 à 8 tonnes/ha ainsi que les « sacs PICS à triple fond » qui permettent de conserver les récoltes (niébé et céréales) de 6 mois à plus d’une année sans dommage des insectes. Nous avons également plusieurs technologies sur la gestion de fertilité du sol ainsi que des techniques de conservation des eaux et du sol. Celles-ci sont élaborées sous forme de fiches techniques ; il y a aussi des techniques de gestion intégrée des nuisibles des cultures, à savoir les insectes, les mauvaises herbes, les nématodes. Les disciplines qui travaillent sur ces questions sont la virologie, la phytopathologie, la malherbologie, l’entomologie et la nématologie. Les variétés ont aussi leurs fiches techniques. L’INERA a aujourd’hui sur son site web plus de 400 fiches techniques. La fiche permet de savoir comment appliquer une technologie ou cultiver une variété donnée depuis le labour, les semis, l’entretien, la fertilisation, etc. En matière de production forestière, nous disposons aussi de nombreuses technologies. Dans ce sens, nous avons les produits forestiers non ligneux, la protection des milieux, la régénération naturelle assistée, les jardins potagers africains ; on a les espèces ethnobotaniques dont certaines sont utilisées à but médicinal; nous sommes en train de travailler sur la domestication de certaines espèces dites sauvages pour améliorer leur productivité ; c’est le cas par exemple du karité. En matière de production animale, nous travaillons sur l’amélioration des races de toutes les espèces confondues, la santé animale, la nutrition, des gros ruminants, des petits ruminants, des monogastriques dont les porcs, la volaille. Il y a également les « blocs multi-nutritionnels (BMN) » pour l’alimentation des ruminants.

Côté animal, vos recherches ne font-elles pas doublon avec celles du ministère des ressources animales ?
Non ! Au contraire, nous sommes complémentaires. Nous travaillons à générer des technologies pour améliorer la productivité, c’est-à-dire celle en termes de viande ou de lait ou améliorer la santé de l’animal. Ces technologies sont reprises par les services d’appui-conseil du ministère, mais également par des projets, des organisations de producteurs, d’éleveurs qui vulgarisent, diffusent ces technologies. Il n’y a pas de compétition entre nous mais plutôt des complémentarités. Pour preuve, nous travaillons en collaboration avec le Centre de multiplication des animaux performants qui fait de l’insémination artificielle pour améliorer la performance des races.

Selon le délégué général du CNRST, Dr Roger Nebié (In édition n°00 du 15 septembre 2015 d’ISC), le budget alloué à la recherche qui est de 5 milliards FCFA reste insuffisant ; vous avez pratiquement le plus gros lot. A combien se monte au juste votre part ?
Notre part dans ces 5 milliards concerne les salaires surtout. Nous recevons cela sur le budget de l’Etat à travers le CNRST sous forme d’appui à la recherche et appui en matériel. Ce budget ne couvre pas nos besoins. L’INERA seul pour l’année 2014 a des arriérés de 45 millions de FCFA d’électricité. En 2015, notre dette envers la SONABEL est de 200 millions de FCFA.

Pourtant l’électricité est capitale pour que les travaux de recherche avancent aussi…
Bien sûr ! Nous considérons cela comme des dépenses de souveraineté. Et c’est le lieu pour moi de solliciter de l’Etat, à travers les structures qui nous coiffent, voire du ministère de l’Economie et des Finances, de nous aider à trouver une fois pour toutes une solution à ce problème pour que nous ayons l’esprit tranquille et dégagé pour pouvoir nous focaliser sur nos activités de recherche.
Les chercheurs se battent pour avoir des financements à travers des appels à projets. Bon an mal an, ils arrivent à ramener plusieurs projets. Plus de 80% du budget de l’INERA provient donc de ces projets-là, pour ne pas dire des financements extérieurs.

N’est-ce pas un danger de voir les recherches orientées vers ceux-là qui nous financent ?
Le budget de l’INERA est à plus de 4 milliards FCFA. Si on part du principe que plus de 80% vient de l’extérieur, cela peut constituer un danger parce que les priorités contenues dans ces projets et conventions peuvent ne pas être forcément celles nationales. Dans ce cas, on ne pourra pas dans certaines situations faire des recherches de souveraineté. En 2014, nous avons finalisé le récent plan stratégique du CNRST et de ses instituts ; il va falloir que l’Etat s’investisse à nos côtés pour mobiliser les ressources nécessaires pour que l’exécution de cette feuille de route contribue au développement socioéconomique du Burkina Faso.

Dans le domaine de la biotechnologie, notre pays est considéré comme un modèle en Afrique mais surtout dans la sous-région ; pourtant des voix s’élèvent toujours pour dire qu’on s’est trompé de chemin. Quelle est votre appréciation ?
Ceux qui disent ça c’est plutôt eux qui se trompent parce que le Burkina vit sur la planète terre qui évolue. Les biotechnologies sont utilisées dans plusieurs domaines, surtout qu’on a les défis du changement et de la variabilité climatique à relever. On est obligé d’utiliser la biotechnologie pour créer des technologies adéquates qui s’adaptent à cette donne climatique. C’est un outil utilisé déjà dans les pays avancés ; il n’y a donc pas de raison que l’on se mette en marge de ce type de technologie. Au contraire, le fait d’être un pionnier en Afrique est une bonne chose qui nous vaut parfois des jalousies. La recherche, c’est comme un éclaireur ; il faut être à la pointe pour éclairer la société. Le Burkina Faso a donc fait le bon choix.

Actualité oblige, d’un ministère de la Recherche scientifique et de l’Innovation plein, avec le nouveau gouvernement Paul Thiéba, celui-ci se retrouve rattaché maintenant aux Enseignements supérieurs.
Pratiquement un recul. Quelle est votre lecture ?

On a quand même un secrétariat d’Etat chargé de la Recherche scientifique et de l’Innovation. On craignait que le ministère disparaisse complètement. C’est certes une nouvelle expérience, donc il nous appartient de travailler pour montrer que nous existons. Il faut qu’on compte sur la recherche scientifique pour le développement. Je n’invente rien. Le président élu l’a même signifié dans son programme en soulignant que la recherche scientifique doit être un pilier pour le développement socioéconomique de notre pays. C’est peut-être pour cela que la recherche n’a pas disparu complètement. En plus, la recherche participe aussi à l’enseignement, en formant les jeunes cadres dans les universités, les écoles de formation et dans nos nombreux laboratoires qui reçoivent les étudiants.

Une adresse ?
Nous souhaitons que les nouvelles autorités aient réellement un regard intéressé sur les activités de recherche, car la plupart des pays dits émergents le sont devenus à travers la recherche, l’innovation. Pour moi mettre un accent particulier, c’est mettre les moyens en termes de ressources humaines. Nous avons bénéficié durant trois ans de recrutement de 325 jeunes pour renforcer les structures de recherche pour combler les départs à la retraite dans les dix années à venir; nous devons poursuivre les efforts dans ce sens ; il faut renforcer le plateau technique qui est vieillissant, songer à la question de sécurisation des stations de recherche, des sites ; sinon, dans quelques années, nous manquerons de terrain pour travailler. Nous demandons à l’Etat aussi d’augmenter le financement de la recherche en mettant à contribution les partenaires techniques et financiers, sans oublier bien sûr les problèmes de factures d’électricité et d’eau. Il nous faut aussi motiver les chercheurs à travers des salaires incitatifs pour que les institutions de recherche internationales ne récupèrent pas les meilleurs de ceux que nous avons consenti beaucoup de sacrifices et d’énergie à former.
Cyr Payim Ouédraogo

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