Coton Bt au Burkina Faso: Confidences de producteurs

Le Burkina Faso, pays situé au cœur de l’Afrique de l’Ouest, s’est illustré à partir de 2009 dans la culture et la commercialisation du coton génétiquement modifié (CGM), avant d’y renoncer en 2016. La raison de ce revirement, la fibre de coton se serait, selon l’Association interprofessionnelle du coton du Burkina (AICB), raccourcie au fil du temps, provoquant des pertes financières énormes pour les sociétés cotonnières. Conséquence : retour à la case départ avec du 100% conventionnel pour la campagne cotonnière 2016. 2017 marque la deuxième année consécutive de l’abandon temporaire de la culture du coton transgénique. Quel est l’impact de l’arrêt du coton Bt, que d’aucuns appelaient « l’or blanc magique » sur les producteurs ? Comment ceux-ci s’adaptent-ils à la nouvelle situation ? Une équipe d’Infos Sciences Culture a séjourné le lundi 24 juillet 2017 dans des zones cotonnières de Faso Coton à Saponé et de la Société burkinabé de fibre textile (SOFITEX) à Sapouy, à une centaine de kilomètres de la capitale, Ouagadougou. Reportage !

producteur bélemDepuis que le problème de la soie burkinabè s’est posé, la communication a pris un véritable coup non seulement entre les acteurs de la filière entre eux-mêmes, mais aussi dans leurs relations avec les médias. Les négociations entre l’AICB et la firme Monsanto, promotrice de la technologie Bt, se sont déroulées jusque-là à huis clos, laissant l’opinion nationale et internationale sous-informée ou mal informée de la situation qui prévaut au Burkina Faso. Et même si certains décident de communiquer, on le fait souvent à dose homéopathique, tout en s’assurant que l’information ne sera pas dévoyée, tronquée, manipulée à des fins inavouées.
Vendredi 21 juillet 2017, soirée de coups de fil à des responsables de deux sociétés cotonnières, notamment la Sofitex et Faso Coton, pour la mise en route de notre sortie de terrain. Notre interlocuteur de la zone de Sapouy nous prévient qu’il a besoin de l’autorisation de sa hiérarchie, notamment de celle du chef de région basé dans la ville de Koudougou. Rendez-vous est donc pris pour le lundi 24 juillet 2017. Côté Faso Coton, les échanges ont été concluants dès le samedi 22 juillet avec un des responsables ; toutefois, celui-ci nous fait déjà remarquer qu’en raison du retour au coton conventionnel, il y a eu des réductions de superficies ; mais qu’en matière de rendement le résultat est très encourageant. Et de nous recommander chaudement que l’information ne soit pas traitée de manière partisane…
Lundi 24 juillet 2017, 5h30. Nous mettons le cap sur la localité de Saponé située à une trentaine de kilomètres de Ouagadougou. Cette cité, très réputée pour ses splendides chapeaux en paille, est une des zones cotonnières de Faso Coton (une des trois sociétés cotonnières du pays). Il fallait donc se dépêcher pour être au rendez-vous de 7 heures fixé par le technicien agricole de ladite société , eu égard aux contraintes des producteurs qui devaient rejoindre leurs champs respectifs. En moins d’une heure de route, nous voici au marché de la localité où nous attendait Mahamadi Roumba. Sans perdre de temps et après quelques amabilités, il enfourcha sa mobylette, direction le premier village, du nom de Manegdconma. En cours de chemin, des femmes, des enfants sur des charrettes s’empressaient, en cette fraîcheur matinale, de rejoindre leurs périmètres. La saison pluvieuse s’est bien installée et dès que le ciel ouvre ses vannes, c’est la ruée vers les parcelles qui pour labourer, qui pour semer, sarcler ou désherber afin de laisser respirer les plantes qui sortent de terre. Le temps ce jour s’y prêtait, car, à plusieurs niveaux, la terre était mouillée et partout des traces d’eau étaient visibles. Pour nous citoyens de la capitale, c’était une occasion unique de sentir l’air frais, de contempler la verdure mais aussi d’admirer le beau paysage.
Tout d’un coup, notre guide quitta la route pour s’enfoncer dans les broussailles ; après deux kilomètres, il fit une halte, revint à notre hauteur et lança : « Monsieur le journaliste, le village de Manegdconma est encore devant, il faut qu’on confie votre voiture, et qu’on poursuive à moto, car la route est impraticable ». Quelques instants après, un homme sortit d’une cour et s’amena vers nous. A l’issue de salutations très cordiales, il consentit à veiller sur le véhicule. Embarqués sur notre nouvelle monture, nous parvenons à rallier notre destination sans aucun souci. Un producteur nous attendait déjà dans son champ avec un de ses fils. Il s’agit de Rasmané Bélem, un paysan modèle, qui respecte les consignes et les itinéraires techniques, nous révèle notre compagnon de route. Celui à qui nous rendons visite est également un producteur semencier. Sur les lieux, c’est une belle superficie de coton qui s’étend à perte de vue ; elle est propre, dépouillée de toute présence d’herbes. Rasmané, qui nous a reconnu notre modeste personne pour avoir visité son champ il y a trois années de cela, nous fait remarquer que c’était la dernière année où il a planté le coton OGM. Ce père d’une famille de 18 enfants, polygame, ne jure, depuis 14 ans, que sur le coton, qu’il soit conventionnel ou transgénique, même s’il reconnaît que la culture de celui biotechnologique allège le fardeau du paysan à cause de la réduction, très importante, du nombre de traitements. A la tête du groupement de producteurs de coton (GPC) « Sougrinoma », qui signifie en langue moore « le pardon est une bonne chose », fort de 55 membres, il dit avoir réajusté sa superficie de 6 ha (coton Bt) à 5 ha (coton conventionnel) pour respecter rigoureusement le traitement phytosanitaire qui constitue son principal souci. Depuis donc 2016, il a adopté cette stratégie qui fonctionne à merveille et lui permet d’avoir de très bons rendements. « Lorsque je faisais le coton Bt, j’obtenais plus de 5 tonnes, 6 tonnes ou 7 tonnes. Avec le retour au conventionnel l’année écoulée, j’ai eu 6 tonnes sur 5 ha. Pour les traitements, nous en faisons 9 au total du début jusqu’à la récolte. Je respecte rigoureusement les consignes du « koob naaba » (conseiller agricole). J’ai semé le 17 juillet. Dès qu’on va finir de mettre l’engrais, on va passer à la pulvérisation. On utilise 4 sacs d’engrais pour 1 ha. Aujourd’hui (NDLR : 24 juillet 2017, jour de notre visite), cela fait le deuxième jour que nous mettons l’engrais sur deux hectares, ce qui explique le fait que nous avons en amené 8 sacs», précise notre cotonculteur, qui exploite également 5 ha de mil, 1,5 ha de niébé et 2 ha de maïs. « Je demande aux gens de s’adonner à la culture du coton, car elle permet de lutter contre la pauvreté. Si on arrive à cultiver le coton et d’autres spéculations comme les céréales, on peut vivre de la terre sans souci. . A cause du coton, je ne vends pas mes céréales. Si vous allez chez moi, vous verrez qu’il y a tous ces vivres », se réjouit Rasmané Bélem qui assure la scolarité de 7 collégiens.
Après avoir pris congé de notre interlocuteur, nous voici dans le champ d’ Emmanuel Tibo Doamba du village de Nabdogo, situé à un jet de pierre de celui de Rasmané. Qui est ce producteur assez jovial qui, selon certaines confidences, serait pourtant craint de tous parce que son géniteur serait un puissant féticheur dans la zone ? Formateur, animateur en hygiène, secrétaire de l’Union provinciale des producteurs de coton (UPPC) et de son GPC, « Wend panga 3 (La puissance de Dieu), il est aussi conseiller municipal de la commune de Saponé. C’est avec lui que nous avons appris que les GPC ont une nouvelle appellation, à savoir Sociétés coopératives-producteurs de coton (SCOOPS-PC). Emmanuel Tibo Doamba, même s’il a emblavé 4,81 ha de coton cette année, ne cache pas sa déception suite à l’arrêt temporaire, dit-on, du coton Bt. Pour lui, en plus de donner une satisfaction en matière de rendement, ce coton réduisait la pénibilité du travail, lui permettait de disposer de plus de temps pour se consacrer à autre chose et surtout garantissait une certaine sécurité au niveau de la santé, parce qu’exposant moins aux pesticides. Le producteur de Wend panga 3 ne décolère pas. Morceaux choisis in extenso : « J’ai commencé à cultiver le coton depuis 1997. Notre SCOOPS-PC était en grand nombre, ensuite s’est amaigri après la décision d’abandonner la culture du coton génétiquement modifié. Nous espérons que notre nombre va augmenter dans les années à venir. La culture du coton n’est pas facile. Et la souffrance dissuade plus d’un de s’y adonner. Avec l’OGM, même si tu n’as pas assez de force, tu pouvais aussi t’en sortir. Franchement, avec l’arrêt du coton OGM, beaucoup ont abandonné ou ont réduit leurs espaces : certains, qui avaient prévu 10 ha, ont ramené leurs superficies à 4 ou 3 ha ; d’autres les ont diminués pour faire 0,5 ha. Le traitement avec les pesticides a des effets négatifs sur notre santé et certains en ont été victimes à plusieurs reprises. L’année passée, trois de notre SCOOPS-PC se sont évanouis en traitant leurs champs ; nous avons dû les amener au centre de santé. Beaucoup se plaignent aussi régulièrement de maux de ventre. Nous n’avons pas assez de moyens pour nous doter de masques, d’équipements de protection pour faire les traitements ; honnêtement ce sont les traitements qui nous fatiguent. J’ai fait presque 5 hectares et ce que je redoute le plus, c’est cela. Nous avons fait des formations à Kombissiri, à l’Institut de l’Environnement et de Recherches agricoles (INERA) Bobo, mais la réalité du terrain est tout autre ; j’ai même proposé à monsieur Yaméogo de Faso Coton de nous vendre les équipements de protection en détails (chaussures, gants, etc.) pour faire face à leur prix élevé. Le coton conventionnel comporte beaucoup de charges.
Voyez (NDLR : il pointe du doigt la parcelle), de l’autre côté, un voisin faisait du coton ; il a refusé d’en cultiver l’année passée ; il a fait de l’arachide et a eu plus de 500 000 FCFA comme bénéfice. Il a troqué sa moto Sanili simple contre une Sanili yorouba. La culture du coton exige aussi une main-d’œuvre importante ; si tu loues les femmes pour la récolte, il faut payer 500 FCFA par personne pour un travail de 8h à 16 h. Si tu comptes sur ta propre famille pour le faire, ça va prendre plus de temps pour la récolte et vous pouvez vous retrouver jusqu’au mois de février avec du coton dans les champs ».
Avant de quitter Emmanuel, nous tombons à tout hasard sur deux boîtes d’herbicide du nom d’« Adwuma Awara » de couleur jaune dans son champ. Il nous explique que le produit est important pour lutter contre la mauvaise herbe mais que, par moments, certains, pour une question de moyens ou de choix, sont amenés à se le procurer au marché noir où il est vendu autour de 1900 FCFA alors qu’avec la société cotonnière, il faut débourser plus de 5000 FCFA. La fraude est une réalité car, un peu plus tard à Sapouy dans la zone SOFITEX, nous avons surpris un producteur qui traitait son champ avec des pesticides venus du Ghana. Et notre guide, après avoir lu ce qui était estampillé sur la boîte, de couleur bleue, nous a déclaré que le produit n’est pas celui que sa société donne aux producteurs.
producteurs 3Après Nabdogo, le conseiller agricole Mahamadi Roumba prit congé de nous et nous confia à son collègue Honoré Bouda du département de Kayao, localité distante de Ouagadougou de 68 kms et que nous n’avons éprouvé aucune difficulté majeure à rallier. Le rendez-vous était pris avec les producteurs Seydou Sam et Inoussa Dera du village de Goumsin, situé à 6 kms de Kayao. Sur place, la physionomie des parcelles est rassurante. Seydou Sam et Inoussa Dera, tous les deux de SCOOPS-PC « Téga Wende 1 » (Dieu est mon bouclier), ont respectivement emblavé 3,85 ha et 2,20 ha d’or blanc durant cette campagne agricole. « On aimait bien le coton Bt parce qu’on ne le traite pas, en fait on le traitait deux fois, donc ça nous soulageait. Nous avons des problèmes d’équipements pour les traitements avec les pesticides. J’en ai même informé le conseiller agricole. Je ne laisse pas entrer mes enfants dans les champs pour les traitements. Nous avons vu des gens tomber en traitant leur coton ; donc on y fait beaucoup attention. L’année passée, j’ai fait 4 ha mais la pluie m’a fait faux bond et je n’ai obtenu que 3 tonnes d’or blanc. Malgré tout j’ai eu presque 300 000 FCFA. Avec ça, j’ai pu payer l’école de mes enfants », nous a confié Sam qui a beaucoup insisté sur le manque d’équipements de protection, en présence du conseiller agricole, Bouda. Celui-ci, en guise de réponse, indiquera qu’une solution palliative, efficace à 80%, a été enseignée aux producteurs, en attendant justement que le problème posé soit résolu : il s’agit, dit-il, d’avoir un habillement adéquat : chemise manche longue, lunettes, cache-nez, etc., lors des pulvérisations.
Quant à Inoussa Dera, il confie : « J’ai fait 2 ha de coton parce que je n’ai pas assez de superficies pour cultiver toutes les spéculations comme le maïs. J’ai recouru au coton OGM mais, à un moment donné, les chenilles commençaient à nous fatiguer. Le problème du conventionnel, c’est la pulvérisation des champs avec les pesticides. Ça nous crée de sérieux problèmes. Mais je préfère le conventionnel au Bt, compte tenu du problème de la soie. Nous voulons également des équipements de protection, mais c’est très coûteux pour nous ».
A l’issue de ces échanges, nous regagnons le grand carrefour de Saponé pour rejoindre Sapouy, ville connue pour avoir été sous les feux des médias nationaux et internationaux, suite à l’assassinat du journaliste Norbert Zongo et de ses compagnons en décembre 1998, alors que celui-ci se rendait dans son ranch de Nazinga. Cette affaire, à l’époque, avait affecté profondément le régime du président Blaise Compaoré, emporté par une insurrection populaire les 30 et 31 octobre 2014.
Revenons à Sapouy, située à une centaine de kilomètres sur l’axe Ouagadougou-Léo, route frontière du Ghana, où l’activité cotonnière est assurée par la SOFITEX, la plus importante société, les autres étant Faso Coton et SOCOMA.
L’agent technique coton (ATC), Bruno Kaboré, nous conduira dans le champ de Moussa Kaboré, un producteur modèle de SCOOPS-PC «Pengdwendé Kasso 1 (Gloire à Dieu) » qui compte 27 membres dont deux femmes qui disposent chacune de 2 ha. Il nous raconte son expérience dans le coton : « J’ai cultivé l’OGM. Au début il y avait la satisfaction. Mais à un moment donné ç’a commencé à reculer au niveau du rendement. J’obtenais 1,1 tonne/ha avec le coton Bt alors qu’avec le conventionnel, je gagne entre 1, 350 et 1,4 tonne/ha. Le plus faible rendement en moyenne par hectare avec le conventionnel est de 1,2 tonne. Avec l’OGM, on arrivait certes à se reposer, mais ça n’allait plus. Je faisais 4 à 5 ha avec le coton transgénique. J’ai maintenu la même superficie de 5 ha pour le conventionnel. J’ai 4 enfants qui m’aident. J’ai deux femmes, mais elles se contentent de préparer et de nous servir à manger. C’est difficile, le traitement avec le coton conventionnel, mais c’est ça qui nous donne à manger présentement ; on ne peut que faire avec. Cette année, je compte en avoir 8 tonnes. Avec l’argent du coton, j’investis dans l’immobilier, car je sais qu’un jour je n’aurai plus de force pour travailler. Donc je pense à ma retraite ou à une reconversion. Mes soucis dans la culture de l’or blanc actuellement, c’est les périodes de semis et de récolte ». Moussa Kaboré cultive aussi du maïs, de l’arachide, du mil. Quant au président de SCOOPS-PC «Pengdwendé Kasso 1 », Boureima Kaboré, qui nous a rejoints plus tard sur la parcelle de Moussa, il a exploité cette année presque 6 ha et espère récolter entre 6 et 7 tonnes. Tout comme son collègue, il estime que le coton OGM se cultive de manière plus aisée, mais qu’au regard du problème de la qualité de la fibre, il n’a pas d’autre choix que de poursuivre avec le conventionnel. Ce coton conventionnel, ajoute-t-il, n’est pas sans souci puisqu’il faut le traiter parfois même jusqu’à 9 ou 10 fois. Tous les deux Kaboré ont appelé à une augmentation du prix d’achat du kilogramme de coton qui est de 170 FCFA à l’heure actuelle. Or, pour l’ATC, la satisfaction d’une telle requête serait un peu difficile à l’heure actuelle.
Pour nous, fin de mission. Retour à Ouagadougou aux environs de 19 heures après la bataille avec les multiples nids-de-poule de la route nationale. La fatigue était certes au rendez-vous, mais nous étions très heureux d’avoir renforcé davantage, en une journée, nos connaissances auprès des producteurs de coton ; de braves paysans qui, la plupart, espèrent dans un proche avenir renouer avec un coton Bt de bonne qualité pour optimiser leurs productions, réaliser des gains plus substanciels, tout en préservant leur santé.
Cyr Payim Ouédraogo

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