Cinquantenaire du Fespaco: A cœur ouvert avec Abdoulaye Comboudri

Les préparatifs du cinquantenaire du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) avancent à grands pas. Pour revenir sur les faits majeurs qui ont marqué ces 50 ans, Infos Sciences Culture a tenu un entretien le mardi 27 novembre 2018 à Ouagadougou, avec Abdoulaye Comboudri. Celui que l’on surnomme ‘’Fils de l’homme’’ est revenu sur sa carrière en tant que comédien et n’a pas manqué de donner son avis sur la biennale.

 

Que devient Abdoulaye Combouri ?

Je suis toujours là, en pleine forme, avec des idées novatrices. Combouri Abdoulaye est toujours actif sur les plateaux de tournage. Je vis comme tous les autres Burkinabè.

Comment es-tu devenu comédien ?

Je suis passé par le théâtre. En son temps c’était L’Ensemble artistique de la radio et de la télévision du Burkina. J’ai passé un test et j’ai été admis d’abord pour être comédien de théâtre sur les planches. Ensuite il y avait le théâtre radiophonique et, après, on est passé au théâtre filmé. Dans l’ensemble où j’étais, Dieu merci, ils avaient amené la vidéo. On travaillait avec certains réalisateurs comme Christian Richard qui fut professeur en son temps à l’Inafec et qui nous encadrait. Egalement Emmanuel Sanou, réalisateur burkinabè, Jacob Sou qui était le directeur de l’ensemble artistique en son temps. Nous avons donc profité de cela pour sortir comme ‘’comédiens de cinéma’’ en 1985. Dans cet ensemble artistique, ce qui m’a beaucoup orienté vers le cinéma, c’est que tous les grands comédiens en son temps au Burkina Faso sortaient de là. Si bien qu’il était considéré comme un réservoir de comédiens. Beaucoup de réalisateurs tels Gaston Kaboré, Pierre Yaméogo, feu Idrissa Ouédraogo venaient chercher les comédiens pour aller tourner leurs films. Petit à petit, nous avons emboité le pas. Au vu de ce que faisaient les ainés, cela m’a donné l’amour d’être comédien de cinéma.

Quelles sont tes relations avec les réalisateurs ?

Nous avons une relation purement professionnelle. Mais nous sommes en Afrique et plus précisément au Burkina Faso. Donc, nous avons également une relation amicale, et certaines affinités font que l’on devient comme une famille. Mais quand nous travaillons, nous privilégions le rendement de chacun. Sinon, nous entretenons de très bonnes relations.

Est-ce que tu arrives à profiter du 7è art ?

Un métier c’est un métier. Beaucoup de personnes croient que le métier de comédien n’est pas une profession. C’est comme ces gens qui me demandent ce que je fais en dehors du cinéma. Je suis désolé parce que l’art c’est un métier très noble. Donc j’ai choisi d’être artiste en tant que comédien de cinéma parce que j’aime. J’ai pris l’amour, j’ai pris le goût à travers nos aînés que nous avons vus à l’œuvre. C’est un métier comme tous les autres. Que les gens arrêtent donc de poser cette question.

Est-ce que tu contribues à former d’autres comédiens ?

Quelques fois, il arrive que je contribue à le faire parce que je n’ai pas un centre de formation ; mais si par exemple j’ai l’occasion de rencontrer les jeunes comédiens qui viennent pour leurs débuts et qui se confient à moi pendant que nous sommes sur le plateau de tournage, je leur apporte quelque chose. Et c’est ma contribution. Je trouve que c’est de la considération ; donc j’essaie de leur parler, de leur faire quelques remarques en leur donnant le peu que j’ai. Mais, individuellement, me lever pour aller vers quelqu’un, non !

Peux-tu nous en citer un ?

Je ne vous donnerai pas de nom, mais je sais qu’il y en a eu plusieurs.

Dans les rôles que tu as joués en tant que personnage, lequel t’a le plus marqué ?

C’est ‘’l’homme du peuple’’. C’est un film de Pierre Yaméogo tourné en 1991. Ce fut le long métrage qui m’a beaucoup fait évoluer. Il m’a donné le 2è rôle et le personnage c’était l’homme du peuple qui m’a valu le prix de meilleur comédien burkinabè à la 12è édition du Fespaco en 1995. Ensuite, cela m’a permis de vraiment voyager partout dans le monde, de festival en festival, jusqu’à aujourd’hui.

Parmi ces personnages, lequel a créé la polémique avec le public ?

Je pense qu’en 1993 j’ai joué dans le film « Wendemi » ou L’enfant du bon Dieu du réalisateur Pierre Yaméogo. J’y ai incarné le 2è rôle avec comme personnage ‘’fils de l’homme’’. Jusqu’à aujourd’hui, les enfants, les vieilles personnes, même ceux qui n’ont pas vu le film, m’appellent ainsi. Je sais que c’est de bouche à oreille et, surtout aujourd’hui avec la télévision, quand il y a un de mes films qui sort, on dit que c’est le film de fils de l’homme qui passe. Même dans mon quartier, les enfants m’appellent ainsi.

As-tu connu déjà des difficultés pour incarner un personnage ?

Tout récemment, j’étais sur un plateau à Boromo, et j’avais des difficultés pour comprendre le personnage. C’est un personnage très atypique qu’on m’avait dit d’incarner. Et il a fallu bien échanger avec le réalisateur deux ou trois mois avant le tournage. Sur le terrain, il y avait la direction qu’il fallait faire. Mais je m’en suis en sorti comme je pouvais. Je laisserai maintenant la voix au public quand le film sortira. (Rires…)

Peux-tu nous conter quelques anecdotes ?

Ça ne manque pas, mais j’en donnerai une. Je sais qu’en 1992, j’ai tourné « Samba Traoré » avec Idrissa Ouédraogo qui, en son temps, m’a fait appel sur son plateau pendant que j’étais à la Semaine nationale de la Culture (SNC) à Bobo-Dioulasso. Il avait déjà ses comédiens mais, parmi eux, un ne donnait pas ; donc il fallait faire appel à un autre comédien. Quand je suis arrivé, ils ont fait un test et j’ai été retenu pour incarner ce personnage. Le comédien n’est pas un robot. A un moment donné, il arrive qu’il se fatigue. Il ne faut pas dans ce cas trop le forcer parce qu’il ne donne plus. J’ai déjà vécu ce moment et, compte tenu de la nervosité, on a plaisanté et j’ai dit au réalisateur d’aller prendre les comédiens de son village pour qu’ils viennent jouer parce que, s’il m’a choisi, c’est parce qu’il savait que je pouvais jouer.

Avant, les films étaient en pellicule. Aujourd’hui, on parle de l’ère du numérique. Selon toi est-ce une évolution ou une régression ?

Aujourd’hui, de la manière dont on tourne avec le numérique, je trouve qu’on ne fait pas d’efforts. Vous savez, quand on ne fait pas d’efforts, on ne crée pas. La différence est qu’au temps où les films étaient en pellicule, tout était minutieusement fait et c’était bien planifié parce que les pellicules coûtaient très cher. Et il ne fallait pas faillir parce que tout était calculé. C’est en ce moment que le réalisateur et le comédien essaient d’échanger pour qu’il y ait de la créativité. Dans le décor, dans le jeu des comédiens, tout était méticuleusement planifié. Le plateau était un plateau respecté. Seul le réalisateur pouvait dire à telle ou telle personne de faire ceci ou cela. Les gens croient qu’ils connaissent mais on ne finit d’apprendre. Aujourd’hui, avec le numérique, je trouve qu’il n’y a pas de créativité ni d’émotion ; juste venir réciter une phrase et partir. Il y a des séquences, quand vous les regardez, vous tombez à la renverse. Tout simplement parce qu’il y a de la facilité, mais c’est dommage. Néanmoins, il y a des gens qui sont dans le numérique mais qui font de très beaux films parce qu’ils ont la passion. Normalement, le numérique doit aider. Mais au vu de ce que je vois aujourd’hui comme films quelque part au Burkina, c’est dommage. Ça devrait aider. Je connais des pays où on donne moins d’argent aux gens mais ils ne font de très beaux films.

Que penses-tu du Fespaco 50 ans après sa création ?

On ne vivra pas ce cinquantenaire deux fois. Donc c’est le grand moment de revenir en arrière, depuis la création de ce festival, pour faire un bilan afin de voir ce qu’il y a encore à améliorer et lui donner l’engouement. C’est également le moment où il faut rendre hommage à tous les réalisateurs, les techniciens, les comédiens disparus. C’est surtout le moment où l’on devrait rendre hommage aux initiateurs de ce festival. C’est un grand travail que ces gens ont fait. C’est également le moment d’essayer d’avoir de grandes initiatives pour les années à venir. Capitale du cinéma africain comme on le dit, mais je suis un peu perdu. Si on pouvait avoir un grand espace, pour construire une salle de cinéma réservée uniquement à la projection de films africains au moins deux fois par semaine. Que ce soit vraiment un espace culturel, surtout dans le domaine du cinéma. Et ce sont les mêmes films que nous verrons pendant le Fespaco. Quelqu’un qui quitte la Côte d’Ivoire par exemple, ou un autre pays et a besoin de voir un film africain sera automatiquement orienté vers ce local. En plus de cela, les tenues que les comédiens portent pendant le tournage devaient être valorisées. Ce sont des tenues qu’on ne doit pas mettre dans les poubelles après le tournage. Je pense qu’on devrait faire un musée quelque part. Dans ce musée, on devrait retrouver chaque costume avec le nom de la personne qui l’a porté et le personnage qu’il a incarné. En plus, les vieilles caméras, tous ces réalisateurs et techniciens qui ont fait la pluie et le beau temps du cinéma africain doivent y être perceptibles. Les traces sont en train de partir, et c’est dommage. Il faut que ce cinquantenaire fasse un ‘’boom’’. Il faut que nous nous retrouvions dans une fièvre du Fespaco. A moins de trois mois du Festival, on devrait sentir l’engouement à travers le pays. Néanmoins, je sais que ce n’est pas facile. Que Dieu accompagne les organisateurs pour que ce cinquantenaire soit une réussite ! Il faut que ça fasse l’exception avec  toutes les éditions précédentes. Il y a de quoi le faire. Je pense que s’il y avait la possibilité, on devrait faire des projections dans les 13 régions du pays, de films déjà primés aux précédentes éditions. Une caravane qui se déplace quelques mois avant la tenue de la biennale. Et faire une projection publique gratuite avec une bonne animation pour les populations. Les gens des autres villes du pays n’ont pas l’occasion de vivre le Fespaco en live.

Un message particulier au monde du cinéma et au public burkinabè ?

Quand vous voulez vendre votre produit, il faut qu’il soit bon pour que vous ayez des clients. Le public attend toujours de bonnes choses. Les acteurs du cinéma que sont les réalisateurs, les comédiens et les techniciens devraient faire respecter le travail qu’ils mènent. Aujourd’hui, chacun se dit réalisateur. C’est dommage ! Je pense qu’il faut structurer. Nous avons l’Union nationale des cinéastes burkinabè (UNCB) où se trouvent des comédiens, des réalisateurs et des techniciens. Mais tant que les dirigeants ne se battront pas pour faire respecter cette structure, c’est la défaillance. Il faut se dire la vérité parce que nous, en tant que comédiens, c’est dommage que, jusque-là, nous n’ayons pas notre statut. Au vu de ce que vous voyez comme association, comment voulez-vous que les gens nous respectent ? Unissons-nous d’abord pour nous donner la force et communiquer en allant dans le même sens. Au Burkina Faso, il existe de bons comédiens, de bons réalisateurs et de grands réalisateurs. Mais tant que nous n’allons pas nous asseoir ensemble pour regarder dans la même direction, on va travailler dans la médiocrité. Moi, je ne vais pas vous mentir, je ne sais pas si je progresse ou si je régresse parce qu’il y a des choses qui ne sont plus comme avant. Je fais l’effort d’être ce que je veux mais c’est le public seul qui juge. C’est beau de voir les acteurs du cinéma pendant le Fespaco, mais on se retrouvera où finalement ? Ils vont se disperser et il faut encore attendre deux ans pour qu’on se revoie. L’Association burkinabè des comédiens et cinéma (ABCC) a organisé des sorties dans les pays voisins et j’ai vraiment apprécié ce brassage. Mais je pense que nous devons aller au-delà de ça.

Entretien réalisé par Roland Kaboré   

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