Aminata Ouédraogo: « Le Burkina doit sa renommée au Fespaco »

Pour le cinquantenaire du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), la rédaction d’Infos Sciences Culture est allée à la rencontre de personnes qui se sont investies pour le rayonnement du cinéma dans notre pays. A travers un entretien que nous accordé Aminata Ouédraogo le mercredi 28 novembre 2018 à Ouagadougou, elle est revenue sur sa carrière professionnelle et a donné son avis sur ce cinquantenaire.   

Qui est Aminata Ouédraogo pour ceux qui ne la connaîtraient pas ?

Aminata Ouédraogo est née Bakayoko. Journaliste-communicatrice de son état. Je suis actuellement à la retraite après 33 ans de bons et loyaux services.

De quoi s’occupe-t-elle aujourd’hui ?

Je suis membre de l’Association des Femmes Juristes du Burkina Faso (AFJ/BF) et du Zonta Club comme membre fondateur. J’ai également ouvert un cabinet de conseil conjugal/matrimonial.

Quels sont les postes de responsabilité que vous avez eu à occuper au sein de l’administration publique ?

J’ai commencé à occuper des postes de responsabilité depuis 1987. J’ai été, entre autres, Directrice de service, conseillère technique, inspectrice générale de service, secrétaire générale, présidente du conseil d’administration du Fespaco, membre du conseil d’administration de la Sonacib, membre du conseil d’administration de la RTB. J’ai été décorée deux fois. Je suis actuellement Officier de l’ordre national.

En quelle année avez-vous fait vos débuts au Fespaco ?

C’est en 1977 à la demande du Secrétaire Général d’alors, Louis Thombiano. J’étais toujours étudiante et il connaissait mon oncle. C’est ainsi qu’ils m’ont demandé de venir les aider. Comme j’étais à l’Inafec, le profil l’intéressait et c’est ainsi que je me suis retrouvée au Fespaco dans un premier temps pour aider à l’organisation au poste d’accueil et d’hébergement, ensuite à la restauration pour petit à petit me voir impliquée davantage comme membre permanent du comité d’organisation de ce festival.

Quelles tâches y avez-vous accomplies ?

J’ai beaucoup travaillé avec la Fédération panafricaine des Cinéastes (FEPACI). C’est ainsi que j’ai commencé à poser le problème de la sous-représentativité des femmes dans le domaine du cinéma et même parmi les invités du fait qu’il faut qu’il y ait un hommage rendu à la femme parce qu’elle est également un maillon important de l’industrie cinématographique ; et j’avoue que j’ai eu une oreille attentive auprès de la Fepaci et du Fespaco. Il y a même deux thèmes du Fespaco qui ont porté sur la femme. En 1991, il a été décidé de rendre hommage à la femme du cinéma. En ce moment, il était question de faire une rétrospective des 50 ans du cinéma et des 100 ans de la télévision ou c’est l’inverse, je ne m’en rappelle pas très bien. Beaucoup de femmes du continent africain et de la diaspora ont été invitées. Nous avons organisé une rencontre entre celles-ci pour qu’on réfléchisse ensemble pour voir la situation de la femme africaine dans le cinéma, les défis et les perspectives. Les difficultés étaient pratiquement les mêmes dans tous les pays. Cela est dû au fait que, dans tous nos Etats, la femme a été sous-scolarisée au profit des garçons depuis toujours. Elles étaient moins nombreuses et sous-représentées. Il y a eu des propositions et c’est dans cette dynamique de réflexion qu’il a été décidé de créer une structure qui va regrouper les femmes cinéastes africaines à l’image de la Fepaci. J’ai été portée à la tête de cette structure qui s’est appelée par la suite l’Union panafricaine des femmes de l’image (UPAFI). Nous existons depuis 1991, donc on a essayé de travailler à faire en sorte que, dans chaque pays africain, il y ait une union nationale des femmes de l’image. Le Burkina a créé la sienne, l’Unafib. Le Ghana, le Mali, le Gabon et le Zimbabwe ont essayé mais il n’y a que la nôtre qui est la plus dynamique, la plus efficace et qui a posé des actions sur le terrain. Et de par ce dynamisme, on s’est toujours demandé ce qu’il fallait faire. Ce qui me tenait à cœur, c’était qu’on puisse créer à Ouagadougou un festival de film de femmes. A l’époque, j’ai eu à approcher Koudbi Koala quand il a créé les Nuits atypiques de Koudougou (NAK), j’ai échangé avec Kodi Diallo qui avait les Récréatrales en ce moment pour voir comment on pouvait faire cela. Mais comme nous n’avions pas les moyens, et comme les opérateurs économiques ne s’investissent pas dans le cinéma, c’était difficile de trouver les moyens pour faire quelque chose. Finalement, le Fespaco en 2010 a consenti à un moment donné à organiser les Journées cinématographiques de la femme africaine (JCFA) qui se tient toutes les années paires. A l’époque, c’est le ministère de la Promotion de la femme qui m’avait approchée. Je suis aujourd’hui fière que les JCFA tiennent bon et que cela puisse se pérenniser avec le temps. Je pense que ce n’est pas négligeable. C’est moi qui ai tenu le premier Marché international du Cinéma africain (MICA) et le nom c’est moi qui l’ai trouvé. C’est vraiment certaines initiatives avec l’encouragement et la collaboration avec les uns et les autres qui font qu’aujourd’hui on en est arrivé là.

Quelles sont les difficultés que vous avez pu rencontrer ?

Depuis que nous existons, il est difficile pour nous d’obtenir des invitations des pays qui organisent des festivals. Quand on n’a pas d’argent, forcément on ne peut rien faire et on est critiqué ; moi je l’accepte car on dit que la plus belle femme ne peut donner que ce qu’elle a.

Quels sont les réalisateurs qui exerçaient au moment où vous faisiez vos premiers pas dans le milieu ?

Je peux vous citer entre autres Mamadou Jim Kola, Gaston Kaboré, Idrissa Ouédraogo. Et ensuite, d’autres tels qu’Abdoulaye Sow, Missa Hébié, Daniel Kolo Sanou, Paul Zoumbara et moi-même. Je suis la première femme cinéaste réalisatrice, pas télé, mais cinéma. J’ai réalisé 4 courts métrages : le premier en 1984 (Le nouvel ordre mondial de l’information et de la communication) lors du lancement des Editions Sidwaya, ensuite il y a eu, sur le premier SIAO, tous des documentaires. J’ai aussi fait une fiction sur la toxicomanie au niveau des jeunes en classe d’examen, qui m’a valu un prix spécial au Fespaco en 1989. Enfin, j’ai produit un documentaire sur la femme et l’alcoolisme.

Quels étaient les films phares ?

C’étaient les films d’auteurs. Les films étaient vraiment appréciés. Wend-Kuuni, Tilaï, Tasuma de Kolo Sanou, les étrangers de Djim Kola étaient les longs métrages de fiction. Je n’ai pas cité les documentaires parce que c’était méconnu et mal apprécié. Mais, aujourd’hui, on voit qu’il y a de très bons documentaires qui sont faits et c’est tout à l’honneur de ceux qui le font.

Avez-vous des regrets pour les postes de responsabilité que vous avez occupés ?

Vous savez, nul n’est parfait, je ne peux pas m’apprécier. Ce sont les gens qui peuvent le faire. Un regret, c’est peut-être au niveau de la corporation des techniciens du cinéma. On ne tourne pas à tout moment. Donc, il y a des moments où il n’y a pas de tournage. Quand un réalisateur vient, il prend par affinité. Quelques fois, ce sont les mêmes qui sont sollicités. La mise à disposition du personnel et du matériel a une valeur financière qu’il faut estimer et qui va représenter la contrepartie de l’Etat dans la production de ce film. Mais les cinéastes n’appréciaient pas cette façon de faire. C’est comme si l’Etat n’avait rien fait. Moi je me suis toujours battue pour que même quand on vient voir le technicien individuellement, qu’il fasse en sorte que ce soit la structure qui le mette sur le film, et que ce soit de façon rotative pour que la même personne ne soit pas sollicitée tout le temps. C’est ce que je n’ai peut-être pas réussi à faire. Si c’était à reprendre, je pense que je m’investirais plus. J’ai fait des formations à Bordeaux sur l’industrie culturelle. C’est vraiment une industrie qui peut faire entrer de l’argent si elle est bien organisée. Il faut que, dans nos pays, on puisse intéresser les gens pour qu’ils financent dans les industries culturelles parce qu’il y a des retombées. Mais ça commence à venir même si on a encore du chemin. Il faut qu’on essaie de structurer pour que chacun gagne dans ce qu’il fait.

Est-ce que vous aviez les moyens dont vous désiriez pour fonctionner ?

A part la Direction de la production cinématographique où il y avait besoin de budget et autres, les choses ne se passaient pas comme aujourd’hui. Chaque direction avait son budget de fonctionnement. Je n’ai pas eu de problème particulier avec cela. Mais lorsqu’il s’agissait des gros investissements, il suffisait de les inscrire dans le programme du ministère et de travailler à ce qu’on puisse les avoir. Quand je veux quelque chose, je me donne les moyens de l’obtenir. Je n’ai pas aussi eu de problème de collaboration.

Des salles de ciné comme Rialé, Oubri ont disparu. Que pensez-vous de cela ?

Je trouve que c’est dommage. Il fut un moment où le cinéma marchait bien. Mais au fur et à mesure que la télévision se développait, on a eu l’impression que cela a joué un peu sur la fréquentation des salles. Mais au niveau du pays, on n’a rien fait pour retenir les gens parce que ce qui passe à la télé, ce n’est pas ce qui passe dans les salles. Malheureusement, les choses se sont effritées et les gens ne partent plus au cinéma. Je pense qu’il appartenait à l’Etat de les soutenir pour que ces salles ne soient pas fermées. Dans 50 ans, ces salles auraient fait la fierté parce qu’elles racontent toute une histoire. On aurait pu faire un documentaire sur elles, des anciens auraient pu faire leur historique. Heureusement qu’à Bobo-Dioulasso ils sont en train de réhabiliter le ciné Guimbi.  Au Burkina, nous n’avons pas cette sensibilité. Il y a des salles dans les secteurs. Ce qu’il faut faire, c’est de travailler à les moderniser. Cela contribuera à développer les secteurs. Et ça c’est un sursaut au niveau de l’Etat et du monde du cinéma. Si la mobilisation se limite au cinquantenaire, et que rien n’est fait dans ce sens, c’est dommage.

Quid de celles qui existent toujours ?

Je pense qu’il faut également les réhabiliter. En exemple la salle de ciné du quartier Pissy a été réhabilitée, devenant ainsi plus attractive. Je pense que ce travail revient aux différents maires qui doivent créer des cadres idéaux pour les jeunes.

Avant, les films se tournaient à la pellicule. Aujourd’hui on utilise le numérique. Selon vous est-ce une progression ou une régression ?

A un moment donné, on pensait que les films tournés au numérique n’étaient pas bien, on ne leur accordait pas de la valeur et on ne les acceptait pas en compétition au Fespaco. Mais c’est de la méconnaissance. Quand on ne connaît pas, on est réfractaire. Donc, il y a eu des discussions. Avant, quand quelqu’un dit j’ai fait un film, c’est que c’est avec le support 35 millimètres avec tout le confort que cela offrait. Le numérique est venu faciliter les choses. Mais il a fallu du temps pour que ce soit accepté. Et maintenant que c’est accepté, il faut qu’on aille à fond dans le numérique. Il faut que l’Etat fasse en sorte que nos cinéastes n’aillent plus ailleurs pour finir leurs films. Que l’on fasse tout ici. Cela va revenir moins cher. Je pense qu’aujourd’hui nous devons y aller et faire en sorte que cela devienne de plus en plus performant parce qu’à mon humble avis, aujourd’hui, on ne peut vivre sans le numérique.

Que vous dit le Fespaco 50 ans après ?

Je pense que le Fespaco a fait sa part de travail. Il faut y avoir évolué pour savoir que ce n’est pas facile. Pour ceux qui y travaillent, ils n’ont pas toujours les moyens. Savez-vous qu’il y a des moments où le Fespaco paie ses dettes de l’édition pendant l’organisation de l’édition en cours ? Parce que l’argent ne rentre pas. Je pense que ce festival a besoin d’être soutenu. On doit lui donner les moyens car c’est l’image du pays qui est en jeu. On est mis sur orbite à cause de lui. Pour cela, on ne doit pas lésiner sur notre notoriété et notre image. Je crois que c’est tout un travail de fond à faire pour qu’on ne soit pas comme des mendiants. Pour ce cinquantenaire, j’allais proposer que les pionniers des différents domaines du cinéma soient décorés. Nous, on n’écrit pas. Il faut que ceux qui sont là fassent connaître les personnes qui ont été à la base de ce festival pour que les autres aillent vers elles pour apprendre afin qu’on ne travestisse pas l’histoire.

Aujourd’hui, une femme peut-elle décrocher l’Etalon d’or de Yennenga ?

Pourquoi pas ? Je pense cela n’est pas lié au sexe. C’est lié à la compétence de la personne, à la pertinence du thème aux yeux des acteurs et à la conduite du metteur en scène. C’est une question d’œuvre artistique qui accroche, qui plat. Je pense que ce sera en l’honneur de toutes les femmes si l’une d’elles arrivait à l’avoir.

Un message au monde cinéma…

Je demanderai aux autorités nationales et africaines de soutenir les cinéastes africains pour que le cinéma ne meure pas ; parce que quand il n’y a pas de création, il n’y a pas de vie. Et si on ne crée pas, ça va aller en s’embourbant. Que les politiciens sachent qu’investir dans le cinéma, c’est aussi prioritaire que d’autres domaines. Feu Jean Pierre Guingané racontait qu’on dit que le théâtre n’est pas une priorité, tout est prioritaire dans ce pays. Par le cinéma, le théâtre, la musique on peut arriver à conscientiser les populations.  J’encourage le monde du cinéma à persévérer. Et j’invite les opérateurs économiques à investir dans le cinéma.

Entretien réalisé par Roland Kaboré

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