Alimata Sawadogo/Tanly : Première prof. de musique !

Alimata Sawadogo occupe un bureau de Conseiller technique au ministère de la Culture, des Arts et du Tourisme. Elle a intégré ce département en tant que professeur de musique avant de se spécialiser en conservation de musée. Ce virage n’a pourtant pas altéré ses connaissances en musique. En nous recevant dans son bureau le mardi 10 février 2016, elle n’a pas fait de la retenue. Découverte.

Comment êtes-vous devenue professeur de musique?
J’ai un grand frère, Seydou Tanley, qui est musicien-arrangeur au studio de Salif Keita à Conakry (Guinée). Depuis toute petite, je l’ai côtoyé et je feuilletais ses documents sur la musique, notamment le solfège. Un jour, il est parti en Côte d’Ivoire se perfectionner. Comme personne ne comprenait rien dans ses documents, on m’a chargée de les jeter car ils devenaient aussi encombrants. Bien qu’en étant au lycée et n’y comprenant pas grand’chose, je n’ai pas exécuté cet ordre. J’ai gardé les documents quelque part et je les consultais de temps en temps par curiosité. J’ai continué mon cursus scolaire et, après le Bac, je me suis inscrite en lettres modernes. Puis, un jour, j’ai appris qu’il y a un recrutement pour être professeur de musique. J’ai requis l’avis de mon père qui m’y a encouragée. J’ai alors ressorti les documents de mon frère pour me préparer et j’ai été admise, avec neuf autres. On a intégré une école du ministère de la Culture pour une formation de cinq (05) ans où on alliait théorie et pratique. A la fin, chacun de nous a soutenu un mémoire et joué l’instrument sur lequel il s’est exercé durant toute la formation. J’ai soutenu sur « La femme et la musique au Burkina » et j’ai joué à la batterie pour avoir mon diplôme en 1994. Pendant six ans, j’ai donné des cours de musique dans des lycées de Bobo qui a été la ville de ma première affectation. En tant qu’agent du ministère de la Culture, on m’a confié à un moment donné la gestion du musée de Bobo. J’ai dû alors me former dans ce domaine.

Est-ce que ce virage n’a pas été motivé par les opportunités que vous offrait cette nouvelle fonction?
Les opportunités, on les crée. Avec la musique, j’avais plus d’opportunités et de moyens qu’au niveau du musée. C’est plutôt le challenge qui m’a incitée au niveau des musées.
Vous avez soutenu votre mémoire en 1994 sur le thème « La femme et la musique au Burkina ».

Quels ont été les résultats de vos recherches?
A l’époque il n’y avait pas de femmes musiciennes au Burkina, Amity Meria était pratiquement seule. J’ai dû aller au Mali pour rencontrer, entre autres, Oumou Sangaré, Djeneba Seck, Ami Koita… Et c’est à partir de ces informations que j’ai pu rédiger mon mémoire. Mais les problèmes sont les mêmes. Ils se résument à la gestion du foyer, à l’éducation des enfants, aux préjugés. Amity Méria que j’ai rencontrée m’a dit qu’elle ne vit pas de son art alors qu’elle fait face à la société, au mari, au foyer, aux harcèlements… Moi-même en tant que professeur de musique qui n’était pas sur la scène, j’étais l’objet de préjugés, je n’ose pas imaginer ce que vivent les vedettes.

Est-ce le travail sur les femmes musiciennes qui vous a rapprochées? On dit qu’entre Djeneba Seck et vous, les liens sont forts…
J’ai rencontré cette dame au grand cœur lors de mes recherches à Bamako pour le mémoire. La plupart des vedettes n’étaient pas disponibles ou certaines-mêmes demandaient quelque chose en contrepartie d’un entretien. Mais Djeneba Seck a été pratiquement la seule à m’avoir reçue trois fois et elle m’a introduite auprès d’autres musiciennes. Elle était à ses débuts et m’amenait à ses répétitions, dans sa famille afin que je touche du doigt les réalités d’une femme musicienne. Elle a fait tout cela sans rien me demander. Bien au contraire, elle m’a toujours dit ceci : « Toi, tu es élève, tu es en train d’apprendre. Moi je vais t’aider et je n’ai pas besoin que tu me paies pour cela ; de toutes les façons, tu n’en a pas. Mais, un jour, tu auras les moyens et si Dieu nous donne longue vie, tu seras reconnaissante ». Je ne vais jamais oublier ces moments. Depuis lors, on a gardé de bonnes relations et on se retrouve dès que les conditions le permettent.

Vous savez bien jouer de la batterie ; l’avez-vous déjà accompagnée sur scène?
Non. Elle dispose de musiciens aguerris. Par contre, elle m’a invitée à enregistrer des titres avec elle ; mais on n’a pas pu aller au bout de ce projet. Mais comme j’ai dit, nous avons gardé des liens assez forts. Je lui suis très reconnaissante car quand je me suis retrouvée au Mali pour les travaux de mon mémoire, j’étais avec mon enfant. Au mariage de ce dernier, Djénéba Seck a décliné un spectacle d’un montant de plusieurs millions de FCFA pour assister car elle le considère comme son fils. Elle est venue par la route avec deux danseuses ; et c’est à partir de Palace hôtel où elle s’est logée à ses frais qu’elle m’a appelée pour me prévenir qu’elle était à Ouaga. Naturellement, elle a rehaussé la cérémonie de son éclat. J’ai été très touchée par ce grand geste d’amitié et de fraternité.

Aujourd’hui, comment appréciez-vous le travail abattu par les femmes dans la musique?
Djeneba Seck, que je connais bien, apporte vraiment un plus à la musique moderne. Elle peut être un élément fort pour donner de la motivation et du tonus aux femmes qui veulent aller dans le même sens.

Pour revenir à votre formation de professeur de musique, on a constaté que votre promotion a été la première et la dernière de l’école. Qu’est-ce qui explique cela ? Y a-t-il quelque chose en vue pour la relance?
J’en ai discuté avec mes camarades de promotion et on verra, avec le ministère, ce qui peut être fait pour sauver la situation. La vision de départ n’a pas été suivie. C’était de former beaucoup de professeurs de musique qui allaient, à leur tour, former des personnes dans les lycées à l’image de l’Institut national des arts (INA) de Bamako. Notre formation a coûté excessivement cher car l’expertise venait de l’extérieur et il fallait acheter aussi les instruments. Le ministère a beaucoup « sué » pour terminer la formation de cette première promotion et il n y a pas eu de suite. On a essayé de rattraper le coup en créant l’INAFAC (situé à Gounghin) mais le manque de moyens demeure.

On a des artistes qui se distinguent certes, mais ils sont venus sur-le-tas. Est-ce que l’absence de cette expertise ne se ressent pas dans la vie musicale au Burkina ? On est souvent étonné que la musique burkinabè n’aille pas loin jusque-là.
C’est un constat réel, car les personnes formées ont vraiment de la compétence. Quand elles font des corrections, on voit que c’est dans le juste milieu. Mais elles manquent de moyens et de matériel. Sans formation, même avec le talent, il est très difficile souvent de faire du miracle !

Avec votre position de conseiller technique, vous pouvez faire le plaidoyer auprès du ministre….Au ministère, on m’écoute beaucoup plus sur les questions du patrimoine. Mais je vais essayer de faire des propositions dans ce sens par rapport à ce que nous avions connu comme difficultés à l’école jusqu’à ce jour. Je reconnais qu’il y a des choses à faire, car même mes promotionnaires qui sont restés dans l’encadrement (au nombre de quatre aujourd’hui) sont au bord du découragement.

Adama Dramé a remis son premier instrument au Musée national. A quoi répond une telle démarche?
Nous encourageons de telles initiatives et nous souhaitons que d’autres puissent suivre l’exemple d’Adama Dramé. Il n’est pas le seul, beaucoup d’autres personnes détiennent des objets de valeur, pas seulement dans la musique mais aussi dans tous les domaines du patrimoine. Nous les incitons à confier de tels outils au Musée car un objet qui y arrive a une longue vie et a la chance d’être vu par des milliers de personnes et plusieurs générations.

Toujours sur le niveau de la musique, on se rend compte que plusieurs artistes commencent à chanter avant d’apprendre à jouer à un instrument. Que conseillez-vous?Depuis l’école, on nous a appris que la voix passe bien avec les instruments. L’idéal serait que chaque artiste apprenne à jouer à au moins un instrument. Certains affirment qu’avec l’ordinateur il suffit d’avoir le texte et que l’arrangeur fera le reste. C’est vrai certes, mais savoir jouer à un instrument vous affine l’oreille musicale et vous donne quelque chose de plus pour mieux suivre l’arrangement.
Vous avez perdu votre époux dans des circonstances tragiques. (NDLR : M. Sawadogo est mort dans le crash de son avion lors des préparatifs des festivités de la fête nationale en 2008 à Fada). Est-ce que vous avez bénéficié de soutien financier des autorités ou d’une prise en charge des orphelins?
Je suis très malade quand on aborde ce sujet-là. Depuis ce jour, je vis difficilement chaque 11-Décembre. J’en veux au monde entier et je n’arrive pas à suivre les festivités y relatives. Je ne parle même pas de dédommagement car, à l’époque, je n’ai pas voulu déposer une plainte. On m’avait promis qu’on allait penser à lui, ne serait-ce que refaire la tombe avec une stèle. Un an après l’accident, j’ai interpellé l’Armée de l’air dont il relevait en vain et j’ai été obligée d’aller refaire la tombe pour qu’au moins mes enfants puissent reconnaître facilement sa dernière demeure et s’y recueillir.
Un jour, on m’a invitée à la Base aérienne pour une sortie de fin de formation où son nom a été donné à une promotion d’élèves pilotes. C’est la seule reconnaissance qu’il a eue. Des amis me chahutent souvent en me disant que le président Blaise Compaoré a laissé entendre que mes enfants seront pris en charge et même envoyés à l’extérieur pour leurs études. Mais c’est avec mon seul salaire que je paie la scolarité de mes trois enfants.
Madou Sembé

Crash d’avion à Fada: Il va falloir s’occuper des orphelins et des veuves!

Les festivités marquant le 48e anniversaire de la fête nationale à Fada N’Gourma (ville située à l’Est du pays) ont été endeuillées en 2008 par un événement tragique. En rappel, un avion militaire Sia Marketi, un monomoteur, avec à son bord le commandant Seydou Sawadogo (NDLR : époux de notre interviewée), pilote de chasse, et l’adjudant Zacharia Sanou, s’est écrasé lors du vol inaugural de l’aérogare de cette ville qui a eu lieu le 10 décembre aux environs de 10 heures. L’avion, après avoir effectué des voltiges, n’a pas pu reprendre de l’altitude, provoquant ainsi un crash. Moments d’émotions lors de l’enterrement des deux disparus, promesse présidentielle de soutenir leurs familles, car morts en mission commandée. Il est donc regrettable de constater que huit (8) ans après ce drame, les familles des victimes restent abandonnées à elles-mêmes ! Autant de peines, de souffrances et de frustrations que l’Exécutif burkinabè se doit de vite réparer pour ne pas avoir des remords éternels sur la conscience. L’actuel ministre de la Fonction publique, Clément Savadogo, doit en faire son cheval de bataille puisqu’il était, à l’époque des faits, membre du gouvernement et président du Comité national d’organisation desdites festivités !
La Rédaction

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